Vieillir, c’est ne plus avoir le temps

Billet écrit en temps contraint

Vieillir, c’est ne plus avoir le temps.

Vieillir, c’est se rendre compte qu’on n’a plus le temps, qu’on a de moins en moins le temps d’attendre. Vieillir, c’est se dire que si on rate un train, le suivant arrivera peut-être trop tard.

Vieillir, c’est se dire qu’on ne peut plus attendre. C’est d’autant plus douloureux dans les périodes où le temps disponible est rare, voire inexistant.

Quoiqu’on prétende, on commence à vieillir dès l’enfance, même si les prises de conscience sont multiples, et ne surviennent pas toutes en même temps.

Vieillir, c’est visiter une ville, un pays, et se dire qu’on n’aura peut-être jamais le temps ou l’occasion d’y revenir.

Vieillir, c’est se dire de plus en plus fréquemment qu’on peut très bien être mort le lendemain, pour n’importe quelle raison, accident cardiaque, accident de la circulation, épidémie, et on n’y peut rien.

Vieillir, c’est se dire que parmi les livres qu’on voudrait lire et qu’on n’a pas encore lus, il y en a certains qu’on ne lira jamais.

Vieillir, c’est se dire qu’il est peut-être trop tard.

La comète de Halley est passée en 1986, j’étais adolescent, et je n’ai rien vu — il parait qu’elle n’avait pas été très visible. Elle repassera en 2061, je ne serai probablement plus vivant.

J’ai vu le mercredi 11 août 1999, vers 11h, du côté d’Amiens, après plus de 5 heures de route, dans la zone de totalité, j’ai vu, à merveille, une éclipse totale de soleil. Selon Google, la prochaine éclipse totale visible en France sera le mercredi 3 septembre 2081, je ne serai très probablement plus vivant.

Vieillir, c’est se dire qu’il est probablement trop tard pour changer, pour évoluer, pour s’améliorer, pour rebondir. Vers l’âge de 30 ans, un psychiatre m’avait expliqué cela d’une manière aussi crue qu’inoubliable : à 30 ans, il vous reste 50 ans à vivre, alors un chantier de 2 ans, ou même de 5 ans, semble peu par-rapport à 50 ; à 60 ans, il vous reste 20 ans à vivre, alors vous êtes peu enclin à vous lancer dans un chantier de 2 ou 5 ans.

Vieillir, c’est se rendre compte qu’on a probablement moins de temps devant soi que derrière soi.

Vieillir, c’est parfois se maudire d’avoir autant gaspillé le temps qui semble, avec le recul, avoir été tellement abondant !

Vieillir, c’est s’interroger de plus en plus sur le sens de certaines expressions statistiques et probabilistes, telle que « espérance de vie ». C’est de plus en plus assaisonner le futur d’adverbes relativistes, tels que « probablement ».

L’expression américaine « mid-life crisis » est généralement utilisée pour traduire l’expression française « crise de la quarantaine ». Cette expression « mid-life crisis » me parait beaucoup plus significative que « crise de la quarantaine ». Le milieu de la vie. Le passage d’un grand col, tel que le col du Galibier, et le vertige — ou l’émerveillement — devant la vallée qui descend de l’autre côté.

Le milieu de la vie. Reprendre des mots géométriques ou statistiques, tels médiane, médiatrice, moyenne.

Vieillir, ce n’est pas linéaire. Vieillir passe par des paliers, voire même par des remontées. Car vieillir c’est accumuler des fardeaux, mais certains de ces fardeaux sont amenés à s’éloigner, plus ou moins douloureusement d’ailleurs. Je pense notamment aux enfants, ou aux activités professionnelles. Je suppose que quand les enfants sont partis, ou quand l’heure de la retraite sonne, on découvre des gisements de temps disponible insoupçonnés, quoique relatifs ou fugitifs.

Vieillir, c’est avoir peur que chaque baisse — affaiblissement, coup de fatigue, diminution physique — ne soit pas temporaire, mais bien définitive. Avoir peur que chaque chute ne soit pas suivie d’un rebond. Avoir peur de l’amputation, avoir peur de la décrépitude. Avoir peur.

Avoir peur de la fatigue, surtout.

Avoir peur de ne plus avoir le temps — et en plus de ne plus avoir l’énergie. Avoir peur d’être juste arrêté, en panne, essouflé, blessé, incapable de repartir.

Et puis vieillir, c’est juste avoir peur de la mort.

Je ne veux pas mourir.

Je n’ai pas que des bons souvenirs de mes 20 ans ou de mes 30 ans — pour faire une litote. Pour toutes sortes de raisons que j’exposerai peut-être un autre jour, je ne suis pas mécontent de ne plus être jeune, plus précisément de ne plus être « un jeune ».

Mais je me sens vieillir.

Et je ne veux pas mourir.

Je voudrais avoir du temps. Et je voudrais être moins fatigué.

Bonne nuit.

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