Hommage à Jacques Attali

Billet écrit en temps contraint

L’image de Jacques Attali s’est beaucoup brouillée ces dernières années. Notamment parce qu’il a, à l’été 2007, accepté de prendre la présidence d’une commission « pour la libération de la croissance française », pour le compte du régime de l’époque, et pour un résultat assez mitigé. Notamment parce qu’il est devenu, à bien des égards, hélas, un éditocrate néolibéral réactionnaire comme beaucoup d’autres.

Personnellement, j’admire Jacques Attali. Depuis longtemps. Et je continue à l’admirer. Malgré tout le reste. Malgré tout. Je refuse de le résumer aux derniers spasmes du néolibéralisme.

J’ai commencé à être impressionné par Jacques Attali vers la fin des années 1980s. Peut-être parce que je n’avais pas le droit, ni même l’idée, d’admirer François Mitterrand. Cela semble bien ridicule, vu ce qu’il y a eu après …

Selon sa légende, Jacques Attali ne dort que quelques heures par nuit, trois ou quatre, on ne sait pas très bien, ce n’est peut-être qu’une légende. J’envie beaucoup les gens qui n’ont besoin que de peu de sommeil, tout simplement parce qu’ils vivent ainsi plus, ils ont plus de temps disponible.

Jacques Attali a une formation scientifique, une culture scientifique, une culture historique, et il s’est taillé un rôle historique, malgré quelques revers sur le sol britannique au début des années 1990s. Jacques Attali est un intellectuel, et dans un monde qui méprise les intellectuels, j’admire encore les intellectuels.

Jacques Attali a écrit toutes sortes de livres. J’en ai lus certains, principalement ce qui fut publié dans les années 1990. Il est parfois illisible, et je suis parfois peu courageux. L’été dernier, j’ai essayé de lire son roman situé en Andalousie, « La Confrérie des Eveillés », mais j’ai abandonné assez vite. Je garde un souvenir fort de son roman « Il viendra », paru en 1994, projetant pour le XXIème un monde de chaos et de détresse qui me semble de plus en plus proche. J’ai lu de longs passages de « Verbatim », du « Traité du Labyrinthe », de 1492.

Evidemment, si on reprend sa bibliographie, j’ai lu peu de choses. J’aimerai lire ses biographies, celle de Marx ou celle de Freud, ou celle de Warburg. Je me demande ce que valent ses premiers essais, ceux d’avant 1981 ou juste après. Je préfère rester à côté de ses écrits les plus récents.

Et puis, surtout, il y a eu, en 1990, le petit livre intitulé « Lignes d’Horizon ». Ecrit par Jacques Attali alors qu’il était encore pour quelques mois le sherpa de François Mitterrand, il y a eu « Lignes d’Horizon ». Ecrit un peu comme fondement théorique de la future Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement, mais pas seulement.

« Lignes d’Horizon » m’a longuement illuminé pendant l’été 1990, pendant ces quelques semaines où on pouvait croire à la paix éternelle, l’unité de l’Allemagne était imminente, l’unité de l’Europe à portée de main … Entre le dernier feu vert de Mikhail Gorbatchev à Helmut Kohl le 16 juillet 1990 et l’invasion du Koweit par Saddam Hussein le 2 août 1990. 1990 ! Comme dans l’avant-dernier chapitre de « Second Foundation », d’Isaac Asimov, lu à peu près aussi à la même période :

Slowly the magnitude of the victory was soaking into him and saturating him. The Foundation — the First Foundation — now the only Foundation — was absolute master of the Galaxy. No further barrier stood between themselves and the Second Empire — the final fulfillment of Seldon’s Plan.

They had only to reach for it —

Thanks to —

« Lignes d’Horizon » m’a donné des idées de l’Histoire dont je n’avais point idée.

« Lignes d’Horizon » résume notamment l’histoire du capitalisme, selon le modèle de l’économie-monde proposé par Fernand Braudel ou Immanuel Wallerstein. Une succession d’époques marquées par des avancées technologiques structurantes, et surtout par une organisation en économie-monde, organisée autour une ville (le coeur), structurant ses contrées proches (le centre) et ses contrées éloignées (la périphérie).

Le premier cœur identifié comme tel fut Bruges au XIIIème. Puis vint l’heure de Venise, cœur de l’économie-monde pendant près d’un siècle. Puis Anvers. Puis, plus brièvement, Gênes. Puis, pendant plus d’un siècle et demie, Amsterdam.

Le grand balancier de l’Histoire a traversé plusieurs fois le territoire de la France, sans jamais s’y arrêter, malgré les foires de Champagne. Il eut fallu que les rois de France mettent leur capitale au Havre plus tôt. Le cœur ne peut être qu’un grand port.

Amsterdam décadente voit le pouvoir filer à Londres, et Napoléon vaincu, il y restera durant tout le XIXème siècle. Brève étape à Boston. Depuis 1929, précisément et paradoxalement, New York.

New York, le cœur du système.

Et depuis 1973, le grand balancier hésite. Vu de 1990, il hésite entre revenir dans la dorsale européenne, du côté de Francfort. Ou filer à Tokyo. Mais Jacques Attali en 1990 voyait plutôt le cœur à Los Angeles, en Californie. Pas à San Francisco. Je ne vais pas plus développer ici. Pas le temps. J’y reviendrai, je l’espère.

Vu de 2013, qu’est-ce qui peut encore empêcher le cœur de l’économie-monde d’atterrir à Shanghai ?

Et pourtant, qu’était Shanghai à l’été 1990, quelques semaines après la répression de la place Tien-An-Men à Pékin — on ne disait pas encore Beijing ?

« Lignes d’Horizon » a été en quelque sorte réactualisé en 2006 en « Une brève histoire de l’avenir », que j’ai lu la semaine de la naissance de ma fille. Les mêmes thèmes, la même vision, le même souffle. Et pourtant « Une brève histoire de l’avenir » m’a moins marqué que « Lignes d’Horizon », peut-être à cause de ma fille, peut-être aussi parce que j’avais déjà atteint le stade où j’avais renoncé à toute espèce de prise sur l’Histoire du monde. Lâcher prise, s’occuper de son jardin. Vieillir. Élever. Transmettre. C’est la vie.

J’admire Jacques Attali.

Je lui dois « Lignes d’Horizon ». Sans « Lignes d’Horizon », je n’aurais jamais lu Fernand Braudel, ni eu l’ambition de lire un jour Immanuel Wallerstein.

Contrairement à lui, les classes préparatoires scientifiques ne m’ont mené nulle part. Je suis ingénieur et je m’emmerde. C’est la vie. Lâcher prise.

Bonne nuit.

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