Au risque de l’absurdité

Billet écrit en temps contraint

Je crois fondamentalement à la nécessité d’essayer régulièrement de connecter des choses qui n’ont a priori rien à voir entre elles.

Je crois fondamentalement à l’importance des paradoxes.

Je crois fondamentalement aux approches transversales, pluri-disciplinaires, généralistes. Je l’ai déjà écrit, je redoute plus que tout les hyper-spécialistes, et les logiques d’hyper-spécialisation.

J’ai été éduqué pour penser bien droit et bien carré. Et surtout, surtout ne pas penser en dehors. Surtout pas, comme disent les Américains, « think out of the box ». Surtout pas. Et je passe le reste de ma vie à lutter contre cette tendance auto-castratrice.

Une bonne partie de ce blog est consacrée à essayer de tisser des liens improbables. Plus ou moins improbables.

Je crois aussi à l’importance de tester les limites, de tester aux limites, de repousser les limites, de sortir des sentiers battus, de frôler les précipices — ou, au moins, d’essayer.

Qu’est-ce que l’imagination ? J’ai déjà effleuré la question, je ne vais plus la creuser ce soir, mais je voudrais introduire le mot de recombinaison. L’imagination, c’est le plus souvent recombiner des mots, des phrases, des idées, des images, dans un ordre différent, dans des arrangements différents, pour des résonances différentes, des couleurs différentes.

Les génies vont au-delà de la recombinaison, ou plutôt en-deçà, non seulement ils recombinent des briques, mais ils en inventent, ex-nihilo ou presque, mais ce sont des génies et ce n’est pas à ma portée. Recombiner, en revanche, est probablement à la portée de presque tout le monde.

Recombinons. Au risque de l’absurdité. Au risque du non-sens. Au risque du ridicule.

Car évidemment, la plupart des recombinaisons sont absurdes, ne mènent à rien, s’effondrent comme des soufflés.

Alors que le monde réel, bien que profondément, viscéralement, insupportablement truffé d’absurdités, aux dernières nouvelles, ne s’effondre pas — et je me demande bien souvent pourquoi, soit dit en passant.

Un texte célèbre de Philip K. Dick, dont curieusement je ne me souviens pas du contenu, a pour titre : How To Build A Universe That Doesn’t Fall Apart Two Days Later

La définition de la réalité par Philip K. Dick étant :

Reality is that which, when you stop believing in it, doesn’t go away.

Une grande partie du « Pendule de Foucault » est l’histoire de la construction d’un univers, d’un monde, d’un Plan. Tout le livre est truffé de réflexions sur l’art de la création, de la construction, de la recombinaison, de l’interprétation.

Ce vieux parchemin est-il une liste de courses ou un plan cosmique ?

J’ai déjà cité cette merveilleuse évocation d’un homme seul devant un clavier d’ordinateur, écrivant et effaçant des phrases, dans la mémoire de l’ordinateur :

Oh, j’avais écrit quelque chose, j’ai bougé le pouce par erreur, tout s’est volatilisé. De quoi s’agissait-il ? Je ne me rappelle pas. Je sais que je n’étais en train de révéler aucun Message. Mais sait-on jamais par la suite.

Beaucoup plus loin, Umberto Eco écrit :

Étais-je devenu un shaker ambulant, bon seulement à mélanger des mixtures de liqueurs différentes, ou avais-je provoqué un court-circuit en me prenant les pieds dans un enchevêtrement de fils multicolores qui s’embrouillaient tout seuls, et depuis longtemps ?

Et encore :

Comporte-toi en stupide et tu deviendras impénétrable pour l’éternité.

J’adore ces phrases. J’adore ce livre. J’adore surtout la démarche. Construire, mélanger, au risque de paraître stupide. Au risque d’arriver à l’absurde. Bon nombre de billets de ce blog paraîtront absurdes. Ou provocateurs. Ou stupides. Ou ridicules. Ou tout ça à la fois. Ou pas. Ou rien. Qu’importe, si je les ai écrits à un instant donné, et publiés, c’est que j’étais arrivé à tel lien, c’est qu’il y avait une valeur potentielle vu d’un instant donné. Tant pis si le lien s’est rompu à la deuxième traction, tant pis si la valeur potentielle s’est révélée nulle, tant pis si c’était un coup dans l’eau. Il fallait essayer. Il faut essayer. Le temps est court.

L’absurdité est un risque. Le sublime aussi.

Je conclus par un exemple. Ma chanson préférée de Jacques Brel. Vesoul !

C’est sublime et c’est absurde. L’un et l’autre. Ou pas. en tout cas j’adore.

Je suis passé deux fois à Vesoul, je m’y suis arrêté un dimanche soir pour faire le plein d’essence, je me suis arrêté une fois à Vierzon, une fois à Honfleur, je connais un peu Anvers, je pourrais même donner les dates, je connaissais par cœur la Gare Saint-Lazare avant les récents travaux, un de mes meilleurs amis a une sœur, je ne sais pas si elle a déjà visité le Mont Valérien, mais moi j’aimerai sincèrement découvrir Hambourg. Peut-être alors comprendrais-je le sens de ce chef d’oeuvre. Google n’a pas su me le dire, bien fait pour lui. Chauffe Marcel, chauffe !

T’as voulu voir Vierzon
Et on a vu Vierzon
T’as voulu voir Vesoul
Et on on a vu Vesoul
T’as voulu voir Honfleur
Et on a vu Honfleur
T’as voulu voir Hambourg
Et on a vu Hambourg
J’ai voulu voir Anvers
Et on a revu Hambourg
(…)
Maintenant je confonds ta soeur
Et le mont Valérien
De ce que je sais d’Hortense
J’irai plus dans l’Cantal
Et tant pis pour Byzance
Puisque j’ai vu Pigalle
Et la gare Saint-Lazare
C’est cher et ça fait mal
Au hasard

Bonne nuit.

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