On ne construit pas sans la durée

Billet écrit en temps contraint

On ne construit que dans la durée.

L’époque pourtant ne jure que par la flexibilité, la vitesse, l’accélération, le zapping. Elle ne construit pas grand’chose. Et ce qu’elle construit néanmoins l’est en dépit de cet esprit zappeur, comme un acte manqué.

Il faut du temps pour construire.

Il faut du temps pour apprendre.

Il faut du temps pour comprendre.

L’instantanéité ne mène à rien en elle-même. La vitesse est grisante, l’accélération l’est encore plus, mais elles entraînent dans l’illusion.

Tel commentateur s’extasiait récemment que Apple réalise les trois quarts de son chiffre d’affaires avec des produits qui n’existaient pas quelques trimestres auparavant (iPhone5, mini-iPad, etc). C’est une analyse à courte-vue. Une telle analyse oublie que l’essentiel de ce qu’il y a dans ces produits a pris des années, voire des décennies de développement. Une telle analyse oublie que les ingénieurs d’Apple, malgré tous leurs talents, s’appuient aussi sur le talent cumulé de milliers d’autres, étalé sur des années et des décennies. Une telle analyse trahit l’ingratitude.

Le culte de l’instantanéité, de la vitesse, de l’accélération, rejoint ainsi l’individualisme, dans l’ingratitude. Dans le mépris des héritages, l’oubli des dettes, la mémoire courte. Take the money and run. Michael Crichton, via Ian Malcolm, l’exprime à merveille dans « Jurassic Park » :

But scientific power is like inherited wealth: attained without discipline. You read what others have done, and you take the next step. You can do it very young. You can make progress very fast. There is no discipline lasting many decades. There is no mastery: old scientists are ignored. There is no humility before nature. There is only a get-rich-quick, make-a-name-for-yourself-fast philosophy. Cheat, lie, falsify – it doesn’t matter. Not to you, or to your colleagues. No one will criticize you. No one has any standards. They are all trying to do the same thing: to do something big, and do it fast.

And because you can stand on the shoulders of giants, you can accomplish something quickly. You don’t even know exactly what you have done, but already you have reported it, patented it, and sold it. And the buyer will have even less discipline than you. The buyer simply purchases the power, like any commodity. The buyer doesn’t even conceive that any discipline might be necessary.

Le culte de la vitesse valorise les parasites. Ils sont plus rapides que leurs hôtes, en général.

Il y a une dizaine d’années, on pouvait s’extasier sur le démarrage rapide de l’Internet à haut-débit en France, sur la base des technologies ADSL, basées sur le cuivre. Effectivement, ce fut rapide, mais l’ADSL n’aurait jamais pu percer en quelques années sans, notamment, le réseau en cuivre construit en plusieurs décennies de labeur par la puissance publique, privatisée dans les années 1990s sous le nom de France Télécom. Les « nouveaux entrants » de l’ADSL ont eu de grands mérites, l’hôte aussi, mais l’esprit du temps méprise l’hôte et glorifie le parasite, parce qu’il est plus rapide.

Inversement, le très haut-débit (THD), basé sur la fibre optique, lui, ne décolle pas. Parce qu’il n’y a pas de réseau en fibre, pré-existant comme le réseau en cuivre, construit et mis à disposition généreusement par la puissance publique, et sur lequel des opérateurs privés pourraient venir à peu de frais se tailler une rente. Les parasites ont besoin d’un hôte, d’un substrat à parasiter. Et à mépriser.

L’époque valorise la vitesse, mais c’est surtout de l’impatience, de la fébrilité, de l’inconsistance. Et il est plus rapide de jeter que d’essayer d’améliorer, voire juste de construire.

L’époque valorise la vitesse, mais c’est un jeu de dupes.

Depuis plusieurs décennies est rabâché le discours de la modernité exigeant des travailleurs qu’ils soient prêts à changer plusieurs fois d’employeur, mais aussi de métier, de lieu de travail, de région, pendant leur vie. Ce discours aura été servi à toutes les sauces à des millions de gens. L’emploi à vie, c’est mal. L’emploi à vie, c’est fini. Les carrières longues, c’est ringard. Faut bouger, bandes de feignants.

Et qui rabâche ce discours ? Des fonctionnaires. Des technocrates, dont le plus grand déménagement aura été de passer d’un arrondissement de Paris à un autre. Des héritiers, tel que Pierre Gattaz, fils de Yvon Gattaz. Des oligarques, telle Laurence Parisot :

La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ?

A plus humble échelle, je supporte de moins en moins les chefs, petits et grands, qui exigent des résultats instantanés, alors que eux-mêmes ont le temps long pour eux. Je supporte de moins en moins ces gras managers qui exigent un « reporting » quotidien, quand eux-mêmes ne rendent compte qu’une fois par trimestre.

Je supporte de moins en moins cette idéologie que Pierre-André Taguieff a appelé le bougisme.

Non seulement le bougisme me fatigue, mais il est essentiellement stérile. Il ne construit rien, ou alors pas grand’chose. Non seulement, il ne construit rien, mais il empêche de construire. Il ne permet que de parasiter. Il encourage à tourner en rond. Comme des enfants dans un manège.

André Malraux, le 20 juin 1968 :

Nous ne sommes pas les Romains plus les machines, nous sommes des Romains transformés par les machines que nous avons inventées, et que les hommes n’avaient jamais inventées avant nous. Construire les pyramides ou les cathédrales, ce n’est ni construire les gratte-ciel ni gouverner l’atome. César se fût entretenu sans peine avec Napoléon, non avec le président Johnson. Notre civilisation, qui n’a su construire ni un temple ni un tombeau, et qui peut tout enseigner, sauf à devenir un homme, commence à connaître ses crises profondes, comme les précédentes connurent les leurs.

Bonne nuit.

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