L’Etat social victime de son succès

Un système est parfois victime de son succès. C’est un paradoxe fréquent.

Je pense que l’Etat social, une des grandes réussites du XIXème et du XXème siècles notamment dans les pays occidentaux, est un bel exemple de système victime de son succès.

D’abord, il y a l’oubli d’où on vient, l’ignorance des situations antérieures, et de la difficulté de la trajectoire accomplie.

Ce printemps, j’ai consommé beaucoup de podcasts, parmi lesquels « La Marche de l’Histoire », présenté par Jean Lebrun sur France Inter. Je n’accroche pas toujours, mais certaines émissions sont excellentes — bref, je recommande. Ainsi, l’émission datée du mardi 2 avril faisait l’historique de ce qu’on appelle maintenant l’Etat social. Elle rappelait d’où viennent l’assurance-maladie, les allocations familiales, la retraite par répartition, l’assurance-chômage, la médecine du travail, etc. Tous ces mécanismes dont les médias contemporains ne savent plus dire qu’une chose : ça coûte trop cher !

L’émission rappelait aussi ce qu’étaient les conditions de vie du plus grand nombre il y a à peine deux siècles. Elle développait comment les grands principes de 1789 sont pendant des décennies restés lettre morte. Était cité, par exemple, une des grandes envolées lyriques de Victor Hugo parlemantaire, le 17 juillet 1851 :

Oui, savez-vous ce qui fait que la République est impérissable? C’est qu’elle s’identifie, d’un côté, avec le peuple, et, de l’autre, avec le siècle ; elle est l’idée de l’un et la couronne de l’autre.

MM. les révisionnistes, je vous ai demandé ce que vous vouliez. Ce que veulent les hommes de progrès, on peut vous le dire ; on peut non pas l’expliquer, mais le résumer d’un mot. (L’orateur est interrompu par un certain nombre de membres de la droite qui quittent leur place. — Protestation et cris : En place ! à gauche)

Il faut supprimer dans l’ordre social un certain degré de misère, et dans l’ordre politique une certaine nature d’ambition. Plus de paupérisme et plus de monarchisme. La France ne sera tranquille que lorsque nous aurons vu disparaître du milieu de nous tous ceux qui tendent la main, depuis les mendiants jusqu’aux prétendants. (Très bien ! — Rumeurs à droite. — Applaudissements à gauche.)

On ne se rend pas compte d’où on vient.

Jean Lebrun et Thierry Pech reprenaient ensuite la longue histoire du progrès social sous la IIIème République, avec des figures oubliées tel que Léon Bourgeois. Puis, en 1945, le fameux programme du Conseil National de la Résistance, et diverses grandes avancées construites dans un pays en ruine, dans un pays encore plus endetté qu’il ne l’est aujourd’hui. Mais cette partie-là de la trajectoire, le CNR et après, est assez bien connue ces dernières années, grâce notamment à la tardive notoriété de Stéphane Hessel.

Je voudrais quand même citer quelques alinéas du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946.

5. Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi. Nul ne peut être lésé, dans son travail ou son emploi, en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances. (…)

10. La Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement.

11. Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence.

Comme tout cela parait démodé de nos jours, n’est-ce pas ?

Et pourtant, le système de l’Etat social, en France et ailleurs, est une réussite. L’espérance de vie est passée, selon Wikipedia, pour la France, de 48 ans en 1900 à 79 ans en 2000. L’Etat social, tout autant que les progrès de la médecine, a un rôle déterminant là-dedans. Le chômage reste un drame pour des millions de travailleurs, mais c’est sans commune mesure avec la misère noire qu’il était encore dans les années 1930s, pour ne pas parler du XIXème siècle.

Et pourtant tout cela a été démodé. Tout cela a été sali.

On pourrait prendre des dizaines d’exemples dans le vocabulaire courant. Le mot « ouvrier », le mot « travailleur » ont été évacués, ou sont devenus péjoratifs. Parler de conditions de travail suscite de plus en plus du mépris ou de la condescendance. Le nom même d’Emile Zola, écrivain qui laissa dans la littérature des témoignages édifiants de l’état antérieur de la société, le nom même de Zola a été annexé dans des arguments de mépris : « allez, c’est pas grave, c’est pas Zola, quoi ! » « vous faites du Zola, on en est plus là ».

L’expression même de progrès social a été ringardisée, méthodiquement, cyniquement, depuis trois ou quatre décennies. Les plus jeunes ne connaissent de cette notion que des caricatures et des slogans hostiles.

Ils sont persuadés — ils ont été persuadés — qu’ils n’auront pas de retraite assurée par l’assurance vieillesse publique — à moins qu’ils ne payent très cher des assurances vieillesse privées aléatoires.

Ils sont persuadés — ils ont été persuadés — qu’en cas de problème de santé, ils ne doivent compter que sur eux même — ou sur des assureurs privés cyniques et aléatoires.

Des décennies de propagande pour ruiner plusieurs siècles de progrès social.

Dans un tel mouvement historique, il est intéressant de voir que les individus sont diversement touchés, notamment suivant leur pays, et suivant leur génération.

Suivant le pays : pour faire simple, la propagande néolibérale contre l’Etat sociale est en général plus avancée aux Etats-Unis qu’en Europe. Mais, jusqu’à l’arrivée de Stephen Harper au pouvoir à Ottawa en 2006, elle était moins avancée au Canada. Idem pour la République Fédérale d’Allemagne, jusqu’au début des années 2000s avec les lois Hartz qui ont préparé la cassure de la société, accélérée après 2009 par la petite coalition de Merkel avec le FDP.

Suivant les générations : les jeunes se croient immortels. Quand on est jeune et en bonne santé, on ne comprend pas pourquoi, sur les bulletins de salaire, il y a autant de petites lignes, à commencer par la ligne de l’assurance-maladie. Les jeunes sont manipulables. Et puis il y a d’autres aspects de la gangrène cognitive néolibérale qui frappe plus facilement les jeunes : le narcissisme, l’égoïsme, l’individualisme, l’ingratitude.

Je me rappelle d’une discussion à l’automne 2004, avec un jeune Canadien, un collègue, sympathique, d’origine asiatique mais américanisé jusqu’au bout des ongles, jeune, en bonne santé. Il me racontait l’émission télévisée qu’il avait vu la veille, l’élection de « The Greatest Canadian« . Et il m’expliquait que le résultat l’avait choqué : les téléspectateurs avaient désigné un politicien assez peu connu hors du Canada, Tommy Douglas, mais pionnier de l’assurance-maladie dans sa province du Saskatchewan au milieu du XXème siècle, puis dans le reste du pays.

Mon collègue, ce jeune homme sympathique, éduqué, plein de santé, insouciant, épanoui, lui, ne comprenait pas. Ça lui semblait complètement aberrant. A quoi ça sert l’assurance-maladie ? C’est une anomalie historique, un fossile socialiste ou communiste ! Comment avoir de l’estime pour le type qui avait imposé ce machin inutile !

Il ne comprenait pas tout ce qu’il devait à Tommy Douglas en particulier, à l’Etat social canadien en général. C’était quelques mois avant l’arrivée au pouvoir de Stephen Harper.

Je n’ai aucune idée de ce que ce jeune homme est devenu. J’ai oublié son nom, mais pas son visage et sa personnalité d’alors. Peut-être un accident — maladie, chômage, hospitalisation, etc — lui a-t-il un peu ouvert les yeux. Ou peut-être pas. Je ne le saurai jamais. Ils sont des millions comme lui. Pour tout dire, j’ai probablement été un peu comme lui, dix ans auparavant, donc il y a vingt ans. Nous sommes des millions à avoir été hypnotisés par le néolibéralisme.

Depuis quelques années, une personne domine toute la politique européenne : Angela Merkel. J’ai déjà dit longuement ce que je pense d’Angela Merkel. Je voudrais insister sur un point. Angela Merkel justifie les politiques d’austérité qu’elle inflige à l’Europe avec, au final, trois chiffres. L’Europe c’est 7% de la population du monde, 25% de son PIB et 50% de ses dépenses sociales. Conclusion pour Merkel : 50%, c’est bien trop par-rapport à 25% ou 7%, il faut d’urgence baisser tout ça.

Qui osera proposer la logique inverse ? Le « reste du monde », c’est donc 93% de la population et 50% des dépenses sociales et 50% pour 93% c’est pas assez ! Ce n’est pas à l’Europe de baisser ses dépenses sociales — et, en pratique, de liquider ses Etats sociaux –, c’est au reste du monde d’augmenter ses dépenses sociales, de construire ses Etats sociaux, pour arriver à dépenser proportionnellement autant que l’Europe ! Les populations de la Chine, de l’Inde, du Brésil, de Turquie et de bien d’autres pays ont besoin d’assurance maladie publique, d’assurance chômage publique, et autres dispositifs sociaux qu’ils n’ont pas encore ! Pourquoi vouloir les supprimer en Europe ? Pour sauver les banques ?

La logique de Merkel, la logique de l’austérité, cette logique de liquidation qui vient de très, très loin, a conduit à accélérer le démantèlement des Etats sociaux, et, comme on va s’en apercevoir assez vite, va conduire, entre autres, à une inversion de la courbe de l’espérance de vie. L’espérance de vie baisse en Europe — et en Amérique du Nord. Des malheurs que l’Etat social avait repoussé, des malédictions qu’on croyait vaincues, vont revenir nous hanter. Poverty, disease and ignorance. On les avait surmontés, pourtant, presque. We had almost overcome.

La grande espérance du XXème siècle, telle qu’exprimée par ces phrases magnifiques de Lyndon B. Johnson que j’ai déjà citées, prononcées en 1965, s’éloigne :

This great, rich, restless country can offer opportunity and education and hope to all: black and white, North and South, sharecropper and city dweller. These are the enemies: poverty, ignorance, disease. They are the enemies and not our fellow man, not our neighbor. And these enemies too, poverty, disease and ignorance, we shall overcome.

Qu’est-ce qui remplace cela ? Une idéologie décomplexée, égoïste et mortifère. De plus en plus décomplexée. Et de plus en plus mortifère.

Terminons par deux occurrences de cette déferlante, à visage presque découvert, le néolibéralisme à visage humain si j’ose dire …

En 2007, George W. Bush avait osé expliquer qu’il n’y avait pas besoin de réforme de la santé aux Etats-Unis, car tout le monde, en fait, a déjà accès aux soins dans la République Impériale. Aux urgences.

I mean, people have access to health care in America. After all, you just go to an emergency room.

En 2011, un débat de la primaire républicaine a vu certains dire tout haut : oui, il faut que des gens meurent, c’est normal, c’est la logique du système, vae victis, malheur aux perdants, qu’ils crèvent ces inutiles ! Salauds de pauvres !

“What he should do is whatever he wants to do and assume responsibility for himself,” Paul responded, adding, “That’s what freedom is all about, taking your own risk. This whole idea that you have to compare and take care of everybody…”

The audience erupted into cheers, cutting off the Congressman’s sentence.

After a pause, Blitzer followed up by asking “Congressman, are you saying that society should just let him die?” to which a small number of audience members shouted “Yeah!”

Comment en est-on arrivé là ?

L’Etat social avait-il trop bien réussi ?

Bonne nuit.

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