De l’imposture professionnelle assistée par ordinateur

Billet écrit en temps contraint

Je déteste LinkedIn. Je déteste Viadeo. Je déteste ces « réseaux sociaux professionnels », qui sont pourtant en passe de devenir incontournables. Triste époque.

Et pourtant, j’ai un profil personnel sur certains d’entre eux. Et il m’arrive d’aller y jeter un oeil.

La fonctionnalité que je déteste le plus, c’est la promenade parmi les profils que je pourrais connaître. En effet, pour me permettre d' »agrandir mon réseau », un tel site me propose, à partir de mes anciens postes, des centaines de profils de gens que j’ai peut-être fréquentés, et avec qui j’aimerai peut-être être mis en relation. Donc je feuillette une longue liste. Je redécouvre des noms oubliés. Je vois quels titres ils ont maintenant. Je peux aussi aller voir quels titres ils s’attribuent de la période où je les ai connus, ce qu’ils prétendent avoir accompli, etc.

Bien sûr, je tombe parfois sur des gens dont la réussite me semble légitime, sur des gens brillants que je suis heureux de voir arrivés à tel ou tel niveau élevé. Je vois parfois aussi des descriptions honnêtes de ce que des gens faisaient pendant la période où je les ai connus. Tout le monde ne ment pas sur ces réseaux sociaux. L’honnêteté, l’humilité, la lucidité, n’ont pas encore disparu.

Mais j’ai quand même l’impression que la majorité des gens mentent. Et l’étalage de mensonges et d’arrogances que permet ce machin informatique appelé réseau social m’irrite. Toute cette fausse monnaie, aussi fausse et grotesque que des billets de Monopoly. Tous ces titres bidons, de plus en plus souvent libellés directement dans le jargon américanisant corporate, tout cela me répugne. Tous ces seniors trucs machins, directors, vice-presidents, leaders, managers et autres officers, c’est dégoulinant.

Je vois de plus en plus le monde professionnel comme le monde du mensonge. Tout est faux — ou presque. Tout est factice — ou presque. Un monde de pacotilles. De faux-semblants. Un monde Potemkine — mais pas bien cuirassé, il fuit de partout.

Non pas que la plupart des gens soient faux ou factices, mais le système les pousse à devenir faux et factices — moi compris. Il faut vendre, il faut se vendre, il faut que ça soit vendable, il faut donner envie d’acheter, il faut rassurer l’acheteur, il faut affirmer ce qu’attend l’acheteur.

Quand on est jeune, on peut croire qu’un CV est un simple document objectif, retraçant une carrière, des postes, des expériences et des compétences. On peut croire qu’un CV est aussi objectif et neutre qu’une fiche d’état civil ou un passeport. Il n’en est rien. Un CV est un document commercial, et en tant que document commercial, il sera plus ou moins bidonné, arrangé, maquillé, tape à l’oeil — plus ou moins suivant les circonstances, le degré de corruption ou de détresse de l’individu, et quelques autres facteurs.

La culture commerciale décomplexée est une culture de la corruption. Il y a de moins en moins d’incitations à être vrai, il y a de plus en plus d’incitations à être faux. A ne travailler que l’apparence. A n’être qu’apparence.

Ce n’est pas ce que vous faites qui compte, c’est comment c’est présenté. Et, des années plus tard, vous pouvez modifier et améliorer autant que vous voulez. Qui va aller vérifier ? Qui se soucie de savoir si c’est vrai ou si c’est faux ?

J’ai mis longtemps à comprendre pourquoi beaucoup de mes semblables attachaient autant d’importance à obtenir des titres ronflants, déconnectés de la réalité, dépourvus de sens. Des managers qui ne managent personne. Des chefs de projet, qui ne sont chef de personne et n’ont de projet que leur carrière. Des seniors machin-bidule qui ne font le machin-bidule que depuis un an environ. Des mots, des mots, toujours des mots ? Grave erreur. C’est presque la seule chose qu’on peut vérifier quelques années plus tard. C’est un sésame pour bondir encore plus haut. C’est ce qui apparaîtra sur l’écran du moteur de recherche du réseau social professionnel.

Comme l’explique Guy-Hubert Bourdelle, alias Super-Résistant, alias Sparadrap (à moins que ce ne soit Roudou ou Raplapla, on ne sait plus très bien), en 1982, lors du débat télévisé à la fin de « Papy Fait de la Résistance » :

Tout est faux de A jusqu’à Z ! Les personnages sont ridicules ! Le Ministre se plaint, mais moi alors qu’est-ce que je devrais dire ? Mais enfin, qu’est-ce que c’est que ce pantin, qui est tantôt mou, tantôt provocant, on ne sait plus très bien ?

Pour parler des réseaux sociaux en général, j’ai utilisé l’expression outils de « narcissisme assisté par ordinateur« . Et je tiens beaucoup à l’idée qu’ils servent à construire des personnages, consciemment ou inconsciemment.

Comme le précise Bernard Frédéric, en 2004, dans « Podium », face à un psychothérapeute :

Non, je ne me prends pas pour Claude François, je me prends pour Bernard Frédéric, Claude François c’est mon métier. Et c’est un métier très exigeant.

Ca s’applique aussi pour les réseaux sociaux professionnels. Certains s’inventent des titres, des réussites, des réalisations, un parcours professionnel, une image, une apparence, une vie. Pourquoi les blâmer ? Tout le système, tout l’état d’esprit de l’époque, les y incite. On ne vous demande pas d’être honnête, on vous demande de vous vendre. La fin justifie les moyens. Décomplexé !

La neuvième thèse de « La Société du Spectacle » de Guy Debord, en 1967, est la plus facile à retenir :

Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.

Bon week-end.

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