Pistes de lecture – Les drones et l’horizon de la guerre

Les machines vont-elles prendre le contrôle de l’Histoire ?

C’est une des questions du XXIème siècle — pas complètement nouvelles, l’Histoire des siècles précédents est déjà partiellement celle de la montée en puissance des machines.

Le mot « drone » était quasiment inconnu il y a dix ans. Il est devenu omniprésent.

Est-ce juste une mode ? Une illusion d’optique ? Ou la preuve criante d’une accélération décisive de la machinisation ? Je ne sais pas. J’y reviendrai peut-être. En attendant, quelques pistes de lecture à ce sujet.

Nicola Abé dans Der Spiegel, le 14 décembre 2012

One of the paradoxes of drones is that, even as they increase the distance to the target, they also create proximity. « War somehow becomes personal, » says Tart.

(…) On uneventful days in the cockpit, he would write in his diary, jotting down lines like: « On the battlefield there are no sides, just bloodshed. Total war. Every horror witnessed. I wish my eyes would rot. »

(…) Doctors at the Veterans’ Administration diagnosed Bryant with post-traumatic stress disorder. General hopes for a comfortable war — one that could be completed without emotional wounds — haven’t been fulfilled. Indeed, Bryan’s world has melded with that of the child in Afghanistan. It’s like a short circuit in the brain of the drones.

  • Ces brefs extraits résument mal un impressionnant reportage de fond, dense et très documenté, sur les drones et leurs impacts inattendus sur la psychologie de ceux qui les manipulent directement, les relations avec la hiérarchie militaire et quelques autres subtilités. Un reportage dont je recommande vivement la lecture.
  • Je me demande dans quelle mesure ce genre de reportage n’est autorisé que pour préparer le terrain à l’autorisation de drones complètement autonomes, pas télécommandés par des êtres humains, dotés d’un clair permis de tuer. Eliminer le maillon humain est une problématique récurrente des systèmes d’armes depuis des décennies.

Ahmed Rashid dans The Financial Times, le 30 mai 2013, avec comme inter-titre « In some countries drones are the only face of American foreign policy »

For the rest of the world, the issue is not the use of drones per se but what they signify about US policy. Can the White House honestly claim it has spent as much time furthering diplomatic efforts to end war in Afghanistan, or enlisting global support for rebuilding failing states, or providing aid and expertise to crumbling societies – all of which would show the world that it had a grand counterterrorism strategy not represented by a piece of machinery – as it has spent finding targets for drones?

  • Sans commentaire.

David Axe dans Wired, le 15 mai 2013, sous le titre « Will The Navy’s New Killer Drones Hunt Terrorists or Fight China? »

In short, the X-47B and related drones are for conflicts just short of World War III. The Predator-style models are for the small wars, chasing terrorists and insurgents in what Work calls the « global manhunt. » Choosing one over the other, even for reasons of cost, could determine what kinds of wars the Pentagon is prepared to fight — and by extension the kinds of wars policymakers might be tempted to fight.

  • « tempted to fight ». J’écrirai sans doute un jour un billet sur cette phrase clef, qui dans mes souvenirs est de Abraham Maslow, et que je ne cite ce soir qu’approximativement :

If the only tool you have is a hammer, you tend to see any problem as a nail.

  • L’individu est-il maître et possesseur de son outil, ou n’est-ce pas parfois l’inverse ?

Nathalie Guibert dans Le Monde, le 13 novembre 2011

Sans oser le dire, les armées ont, en 2011, admis le principe du robot armé, du robot tueur, voire du robot suicide. Le langage employé, « robots effecteurs », témoigne d’un embarras moral. Il ne s’agit plus seulement de donner la mort à distance, ce que font déjà de nombreux soldats, pilotes de chasse, opérateurs de drones ou de missiles guidés.

L’armée de terre a ainsi dévoilé jeudi son « objectif d’état-major », premier document public sur le sujet. Il envisage l’usage de robots autonomes à l’horizon 2035. Pour les militaires, c’est demain. L’objectif affiché n’est pas, pour l’heure, de remplacer le combattant. On veut « mieux le protéger . En limitant les pertes, les robots faciliteront l’acceptation des conflits dans la durée », justifie l’état-major.

(…) « Les décideurs veulent-ils la robotique parce que c’est la dernière mode, ou ont-ils une vraie vision ? Savent-ils que le monde que nous allons accueillir va bien au-delà de leur imagination ? », s’inquiète le général Michel Yakovleff, adjoint du commandant suprême pour l’Europe de l’OTAN. Ce haut gradé invite à relire les ouvrages de science-fiction qui nous ont alertés sur les dangers de la déshumanisation. « Tout ce qui déshumanise la guerre est une abomination », ajoute-t-il. Une fois les robots mis au point pour tuer de façon autonome, « les barrières morales tomberont si nous sommes menacés. Or, à l’arrivée, c’est le soldat qui devra gérer les conséquences des actes du chien de guerre qu’on lui aura donné ».

(…) En 1139, le deuxième Concile de Latran avait interdit les arbalètes car elles n’étaient pas certaines d’atteindre leur cible sans risquer de tuer un innocent. En 2011, l’on sait que les algorithmes les plus sophistiqués aboutissent à des décisions aberrantes, comme l’ont montré ceux utilisés pour réguler les marchés financiers.

  • Sans commentaire. Cet article est le compte-rendu d’un colloque international à Coëtquidan (Morbihan). Très intéressant.

Richard Parker dans The New York Times, le 12 mai 2013

The arms race between the world’s largest navies undermines the likelihood of attaining a new balance of power, and raise the possibility of unintended collisions as the United States deploys hundreds, even thousands of drones and China scrambles for ways to counter the new challenge. And drones, because they are cheap and don’t need a human pilot, lower the bar for aggressive behavior on the part of America’s military leaders — as they will for China’s navy, as soon as it makes its own inevitable foray into drone capabilities (indeed, there were reports last week that China was preparing its own stealth drone for flight tests).

By themselves, naval rivalries do not start wars. During peacetime, in fact, naval operations are a form of diplomacy, which provide rivals with healthy displays of force that serve as deterrents to war. But they have to be enveloped in larger political relationships, too.

  • Faut-il reparler de 1914 ? La rivalité navale grandissante entre le Royaume-Uni et le Reich Allemand fut un facteur important dans la préparation de la catastrophe.
  • Je suis frappé par le nombre de textes, de commentaires, d’images, qui présentent un affrontement militaire entre les Etats-Unis et la République Populaire de Chine comme inéluctable à terme, inévitable, fatal, incontournable. Une sorte d’horizon indépassable pour le XXIème siècle. Une fatalité. Je n’aime pas ça, ni sur le fond, ni sur la forme. J’y reviendrai peut-être.

George Monbiot, dans The Guardian, le 30 janvier 2012

The danger is likely to escalate as drone warfare becomes more automated and the lines of accountability less clear. Last week the US navy unveiled a drone that can land on an aircraft carrier without even a remote pilot. The Los Angeles Times warned that « it could usher in an era when death and destruction can be dealt by machines operating semi-independently ». The British assessment suggests that within a few years drones assisted by artificial intelligence could make their own decisions about whom to kill and whom to spare. Sorry sir, computer says yes.

(…) Drones grant governments new opportunities to snuff out opposition of any kind, terrorist or democrat. The US might already be making use of them.

(…) The danger to democracy, and not just in Pakistan but one day perhaps everywhere, should be evident. Yet, as fatalistic as the ancient Greeks, we drift into this with scarcely a murmur of debate, leaving the gods to decide.

  • Sans commentaire. La fatalité ! La fatalité ! Je n’aime pas ce concept.

Bonne nuit.

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