La malédiction de la culture générale

Billet écrit en temps contraint

Depuis mon enfance, je suis attaché à la notion de culture générale.

Je crois à la nécessité de l’ouverture d’esprit, de la curiosité intellectuelle, de l’érudition, de la culture dite « générale ». Aux cultures spécialisées aussi, éventuellement, mais pas qu’une seule. Un fonds général. S’intéresser à ce qu’il y a dans les journaux, à ce qu’il y a dans les livres, à ce qui se passe dans le monde, à ce qui se passe ailleurs, à ce qui se dit ailleurs, aux perspectives extérieures — et aux perspectives supérieures et inférieures, dans toutes les dimensions.

Le passé, le présent, l’avenir. Surtout, surtout, pas que le présent.

Au-delà, au devant, et aussi derrière, et en-dessous, et en-dessus. Surtout, surtout, pas que ici et maintenant. Pas que. Au-delà. Beyond.

Ce blog qui part dans tous les gens en témoigne — et encore, il est très limité par le peu de temps disponible.

J’admire les érudits. J’admire les savants. J’admire les gens pourvus d’une belle culture, générale et au-delà. J’admire les gens qui parlent plusieurs langues — pas juste leur langue maternelle et le globish.

J’admire la culture savante.

Mais depuis mon enfance, j’ai éprouvé ce que j’appelle la malédiction de la culture générale.

En règle générale, la culture générale n’amène que des ennuis. Mes semblables, en général, s’en foutent de la culture générale — typiquement, de tout ce qui n’est pas le présent. Ils se foutent du passé. Et ils se foutent de l’avenir. Plus généralement, la plupart des gens ne s’intéresse qu’à leur petite vie, et à assez peu de choses en dehors. Et ils vivent très bien comme cela. Et la culture générale, au minimum, les ennuie. C’est la vie. C’est humain. On ne peut pas le leur reprocher.

L’inverse n’est pas vrai.

Depuis mon enfance, j’ai appris qu’il vaut mieux, en apparence, rester à distance de la culture générale. Plus précisément, feindre d’être à distance. La cacher. La camoufler. Pour éviter les ennuis. A l’école. Au collège. Au lycée. En école d’ingénieur (et pourtant, on appelle ça des « études supérieures » !). Au boulot. Dans la vie de tous les jours.

Rares et précieuses sont les personnes qui partagent un intérêt sincère pour la culture générale. Ils sont l’exception, la précieuse exception.

La règle générale c’est qu’un intérêt trop visible pour la culture, un intérêt pour des sujets qui sortent du fonds, ça peut paraître suspect. Ca peut paraître bizarre. Il vaut mieux éviter. C’est ce que m’a appris mon enfance. Hélas, on ne se refait pas.

Avec le plus grand nombre, il vaut mieux paraître ordinaire, banal, terne. Il vaut mieux faire semblant de s’intéresser aux choses communes — ce qui passe à la télévision, les dernières péripéties du football ou du rugby, la météorologie.

Pourquoi pas d’ailleurs ? Cela fait partie du vivre ensemble. Cela fournit un langage commun. Cela permet d’occuper le temps.

Parfois on peut se prendre au jeu. Ce n’est pas grave. S’intéresser au football le temps des Coupes gagnées en 1998 et 2000, par exemple.

Mais au fil des années, je me demande si cela ne m’a pas entraîné à trop de facilités, à des lâchetés, à des renoncements. J’assume d’être un intellectuel. Mais je ne suis pas un grand intellectuel, juste un esprit un peu ouvert, vaguement éclairé — ces dernières années, dans les limites du temps disponible. Je me sens en fait, ces derniers temps, rétréci, étriqué, en jachère en fait. Comme si j’étais devenu un peu ce que, au départ, j’ai été amené à faire semblant d’être. Plus terne que je ne le suis, encore plus terne que je ne l’aurais plus l’être. Éteint. Flétri. Fané.

Bref, je me suis développé dans la contradiction dialectique entre l’admiration pour la culture, et la crainte des effets de boomerang de la culture.

Entre l’admiration pour les livres savants, et la crainte des conséquences d’être vu avec un livre savant.

Je ne pense pas être le seul à avoir vécu ce genre de choses.

Je soupçonne que le monde ne s’est pas amélioré à cet égard, et qu’en cette deuxième décennie du XXIème siècle, toujours plus nombreux sont les enfants, adolescents ou même adultes qui se retrouvent coincés dans une telle contradiction.

Contradiction, que, faute de mieux, j’appelle « malédiction de la culture générale ».

Comment brise-t-on cette malédiction ? Je crains de ne pas avoir trouvé de bonne solution.

Au détour d’une page du Pendule de Foucault, j’ai noté récemment cette formule d’Umberto Eco :

Comporte-toi en stupide et tu deviendras impénétrable pour l’éternité.

Est-il trop tard ? Bernard Werber ouvre un des tomes de « L’Encyclopédie du Savoir Absolu et Relatif » d’Edmond Wells par cette apostrophe :

Rien de ce qui vous entoure dans le temps et dans l’espace n’est inutile. Vous n’êtes pas inutile. Votre vie éphémère a un sens. Elle ne conduit pas à une impasse. Tout a un sens.

Moi qui vous parle, tandis que vous me lisez, des asticots me dégustent. Que dis-je ? Je sers d’engrais à de jeunes pousses de cerfeuil très prometteuses. Les gens de ma génération n’ont pas compris où je voulais en venir.

Il est trop tard pour moi. La seule chose que je peux laisser, c’est une mince trace… ce livre.

Il est trop tard pour moi, mais il n’est pas trop tard pour vous. Vous êtes bien installé ? Détendez vos muscles. Ne pensez plus à rien qu’à l’univers dans lequel vous n’êtes qu’une infime poussière.

Imaginez le temps accéléré. Pfout, vous naissez, éjecté de votre mère tel un vulgaire noyau de cerise. Tchac, tchac, vous vous empiffrez de milliers de plats multicolores, transformant du même coup quelques tonnes de végétaux et d’animaux en excréments. Paf, vous êtes mort.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour La malédiction de la culture générale

  1. elbabooni dit :

    Hey Salut !
    Je ne suis pas sûr de bien comprendre ton point de vue… J’ai l’impression que ta malédiction a des racines plus profondes : Ne serait-ce pas la crainte du regard de l’autre ?
    Au pire, le savoir il est dans ta tête ! J’imagine que la majorité des gens ne peut pas lire dans la tête des autres. (Et la minorité qui peut s’en fout ^^)

    Après c’est vrai que c’est bien pratique d’avoir un socle commun. Perso, je me voit mal parler d’autre chose que de la météo avec mon coiffeur ou ma boulangère. « Hey salut, vous saviez que Vauban, l’architecte militaire de Louis XIV, avait travaillé sur plus de 150 places fortes en France et alentours ! Je vais prendre une baguette pas trop cuite ! »
    Par contre avec des potes ou même avec des inconnus quand on a le temps d’avoir une discussion intéressantes (genre en covoiturage ou autre) le niveau de conversation devrait avoir tendance à grimper, nan ?

    J’avais un prof qui disait que dans le train, il fallait toujours mettre la conversation au niveau du moins intéressant pour que personne ne se sentent laissé de coté. Lui il parlait de foot. Mais bon, qui parle dans les trains de nos jours à part les vieilles dames trop curieuses ? 🙂

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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