We just ended up here

Billet écrit en temps contraint

J’ai été émerveillé par l’une des premières séquences du film « Le Monde de Narnia », sorti sauf erreur vers noël 2005. Je décris de mémoire — peut-être certains détails seront erronés, tant pis. La petite fille fouille à travers les épais vêtements dans un grand placard, très grand, profond, tellement profond qu’en se faufilant elle arrive dans une grotte, un couloir souterrain. Elle suit ce couloir et arrive au cœur d’une immense forêt enneigée, solennelle, silencieuse, merveilleusement calme. Elle s’avance de quelques pas, et au milieu d’une clairière, elle découvre un réverbère, de très belle facture, un bec de gaz élégant et calme, extraordinaire à cet endroit, comme une balise marquant le centre du monde, ou un drapeau signalant le Pôle Nord.

J’ai adoré cette séquence — plus que tout le reste de ce film.

Il est des séquences qui me fascinent, c’est comme ça.

De toute la trilogie de « Retour vers le Futur », je retiens surtout le fin du deuxième épisode. Je décris de mémoire. Au milieu d’une plaine agricole déserte, à la nuit tombante. La machine à voyager dans le temps a disparu, ou a explosé, je ne sais plus très bien, Marty McFly se retrouve perdu, seul, sous une pluie battante, au milieu de nulle part, dans les années 1950s, sans aucun moyen de repartir. Et puis arrive une voiture. Ordinaire. Un homme en sort. Ordinaire. Il déploie sèchement son parapluie. Il s’approche de Marty. Lui demande : « Vous êtes bien Marty McFly ? » « Oui, c’est moi ! » « Western Union. J’ai une lettre pour vous. Je dois vous dire qu’elle est un peu spéciale, elle a été postée en 1875 [ou autre année du XIXème siècle], avec mention explicite de la remettre en mains propres à vous, à cet endroit précis, en ce jour et à cette heure. Les collègues ont parié que c’était une blague, moi non, dites, j’ai gagné mon pari, on dirait ? »

J’adore cette séquence. L’idée de cette séquence, perdue au milieu de l’espace-temps, mais en fait pas tout à fait perdue.

Etre perdu ou ne pas être perdu, telle est la question.

Dans « Endymion », troisième tome du cycle de « Hypérion », Dan Simmons développe le mystère du fleuve Téthys, fleuve artificiel courant sur des dizaines de planètes, chaque tronçon étant relié au suivant par un « portail distrans » — un portail de téléportation. Les personnages parcourent ce fleuve, contraints et forcés, alors qu’il est abandonné depuis plusieurs siècles, et que plus personne ne sait, ou ne peut savoir, à chaque portail, sur quelle planète sera le tronçon suivant. Le fleuve massif qui serpente dans une jungle étouffante débouche sur une vaste mer intérieure. Ou sur une rivière canalisée en plein désert. Ou d’autres sortes de cours d’eau, je ne me rappelle plus les détails. Mais il faut bien descendre ce fleuve, c’est le seul moyen d’avancer.

Suivre un fleuve, comme suivre une route, une autoroute, un chemin, un sentier, ou une piste de ski, c’est a priori l’assurance de ne pas s’égarer. Et pourtant, ce n’est pas toujours si simple. Les fleuves ont des affluents et des défluents et des canaux de dérivation. Les routes ont des intersections. Les pistes de ski peuvent être plongées dans le brouillard. Les rues, à chaque carrefour ou passage offrent la tentation de s’égarer.

Alors on avance, et on voit bien où le chemin nous mène.

Je me souviens d’un article dont je suis incapable de retrouver la référence, rendant compte d’une étude sociologique ou quelque chose comme cela, autour de la question : pourquoi les gens habitent-ils là où ils habitent ? L’article développe toutes sortes d’explications, on habite ici parce que c’est là où on est né, parce que c’est là où on a trouvé du travail, parce que le lieu nous a plu à une certaine période … mais l’article conclut que, pour la plupart des gens, la motivation initiale a depuis bien longtemps disparu. We just ended up here. On a juste fini là, on s’est juste retrouvés là, on ne sait plus très bien pourquoi, on n’y pense plus vraiment, c’est juste qu’on est là, on fait avec, on s’y est plus ou moins habitués, c’est la vie.

Starmania, évidemment :

Je nous vois assis sur un banc
Seuls au milieu de Monopolis

L’une des scènes les plus fortes de « Inception », à mon sens, est la conversation, à la terrasse d’un café parisien archi-typique, entre Cobb et Ariadne, au cours de laquelle Cobb explique à Ariadne le principe du rêve partagé. Et, au détour de la conversation, il lui révèle qu’elle est déjà dans un rêve partagé. Elle est incrédule. Et voici le dialogue décisif — et là je ne cite pas de mémoire, pour être sûr (car ma mémoire n’est pas assez précise) :

— Let me ask you a question: You never remember the beginning of your dreams, do you? You just turn up in the middle of what’s going on.
— I guess.
— So… how did we end up at this restaurant?
— We came here from…
— How did we get here? Where are we?
— Oh my God. We’re dreaming

Je me rappelle de quantités de situations de ma vie, un dîner, un rendez-vous, une excursion. Pour certains d’entre elles, j’arrive aussi à me rappeler comment j’y suis arrivé. J’ai beaucoup de mémoire. Mais pour certaines, je suis incapable de me rappeler comment j’étais arrivé à destination — et celles-là m’intriguent prodigieusement. Etaient-ce des rêves ?

Plusieurs billets de ce blog (ici, , ou encore ) ont débouché sur cette question : « Comment en est-on arrivé là ? »

On peut rarement savoir où un cheminement va mener. Avoir une carte donne l’illusion qu’on ne peut pas se perdre, mais ce n’est qu’une illusion. On oublie très vite comment on est arrivé là où on est. On y est, c’est tout. Il faut bien faire avec ce qu’on est, là où est, avec ce qu’on a, comme on est, ici et maintenant.

On peut croire qu’on est au centre du monde, ou au milieu du monde, pour reprendre le méta-titre de Michel Houellebecq, alors qu’on n’est nulle part. On peut croire être complètement perdu, alors qu’on est au contraire parfaitement localisé — localisé dans l’espace-temps, ou, comme on dit maintenant, géo-localisé.

On y est. Peut-être l’essentiel est de savoir en repartir.

Poursuivre le chemin. Forward.

Le sous-titre de ce blog est « Le chemin se fait en avançant. »

Tolkien :

The Road goes ever on and on
Down from the door where it began.
Now far ahead the Road has gone,
And I must follow, if I can,
Pursuing it with eager feet,
Until it joins some larger way
Where many paths and errands meet.
And whither then? I cannot say

Bonne nuit.

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