L’ivresse de l’été 1990

Billet écrit en temps contraint

J’ai vu l’Arche tout à l’heure, dans la lumière de cet été 2013.

Quelques mots sur l’ivresse et les illusions d’un été en particulier, celui d’une année particulière, l’année 1990.

L’été 1990, en France.

Le 14 juillet 1990, un an après le Bicentenaire, Jean-Michel Jarre donnait son plus grand concert (en attendant mieux) à La Défense — avec des écrans géants et deux millions de spectateurs répartis tout le long de l’axe historique jusqu’à l’Arc de Triomphe.

La Grande Arche de La Défense avait été officiellement inaugurée le 14 juillet 1989, pour le sommet du G7 et le bicentenaire de la prise de la Bastille. Vu du 14 juillet 1990, cela paraissait déjà bien loin — entre temps, le mur de Berlin était tombé, l’Europe de l’Est avait basculé, et l’Histoire semblait partie dans un élan irrésistible de progrès, de liberté et de paix. Et de modernité.

Qu’on l’aime ou pas, même si ça a mal vieilli depuis, Jean-Michel Jarre et sa musique électronique ont incarné dans les années 1980s une certaine forme de modernité.

Qu’on l’aime ou pas, même si ça a mal vieilli depuis, le quartier de La Défense et ses tours ont incarné dans les années 1980s, dans leur deuxième vague dominée de la tête par l’Arche, une certaine forme de modernité.

Qu’on l’aime ou pas, même si ça a mal vieilli depuis, la France des années 1980s était une grande puissance mondiale. Un des quelques pays qui donnait le ton, qui décidait de la marche du monde, et formulait la modernité.

Et en juillet 1990, le monde pouvait sembler marcher vers des horizons radieux. La Fin de l’Histoire, pour reprendre le titre de l’essai de Francis Fukuyama déjà évoqué, et qui aura forcément droit à un billet détaillé dans ce blog si j’en trouve un jour le temps.

Le 14 juillet 1990, le monde, notamment le monde occidental, pouvait se sentir en paix. Il y a eu pendant quelques semaines une sorte de plateau historique, un zénith très relatif, un flottement, une ivresse.

Du 14 au 16 juillet eurent lieu les dernières grandes négociations ouvrant la voie à la réunification de l’Allemagne, entre Helmut Kohl et Mikhail Gorbatchev, à Moscou et dans le Caucase. Le 17 juillet, la cause était entendue, l’Allemagne sera réunifiée le 3 octobre, et l’Allemagne unifiée sera membre de l’OTAN.

En juillet 1990, la réunification de l’Allemagne était acquise.

Et l’unification de l’Europe semblait à portée de main, sous une forme ou sous une autre — monétaire, économique, culturelle, politique, ou tout à la fois

Et l’unification du monde aussi pouvait sembler à portée de main — car le monde, à l’époque, c’était principalement le G7 et l’URSS, il suffirait donc essentiellement d’accepter Moscou dans un G8, ce que suggérait dès 1990 Jacques Attali, ce qui serait fait dès l’année suivante. Cela semblait facile. Cela semblait faisable. La Maison Commune européenne. Ou, selon la formule de James Baker, l’unité de l’hémisphère nord, de Vancouver à Vladivostok.

En juillet 1990, des rêves de paix perpétuelle et d’unification de l’espèce humaine pouvaient sembler à portée de la main. Les guerres, les nations, les tragédies — l’Histoire ! — tout cela était peut-être bien obsolète. Dépassé, comme prévu par Hegel.

Il n’y avait plus qu’à tendre la main …

Comme ces dernières phrases de l’avant-dernier chapitre du dernier tome de la trilogie de Fondation, d’Isaac Asimov, que j’ai lu à peu près à cette époque-là :

Slowly the magnitude of the victory was soaking into him and saturating him. The Foundation — the First Foundation — now the only Foundation — was absolute master of the Galaxy. No further barrier stood between themselves and the Second Empire — the final fulfillment of Seldon’s Plan.

They had only to reach for it —

Thanks to —

Comme un achèvement du XXème siècle, matérialisé par la projection sur les tours de La Défense de figures du XXème siècle, lors du concert du 14 juillet, avec Calypso 3, pièce pénétrante et mélancolique, l’avant-dernier morceau du concert. Calypso 3, troisième morceau et avant-dernier morceau — et seule encore écoutable — de l’album « En attendant Cousteau ». Calypso 3, sous-titré « Fin de siècle ». Projetées sur ces tours qui ont si mal vieilli, entre des fonds de drapeaux nationaux, un défilé de figures du XXème siècle achevé. Et tout particulièrement, la figure saisissante du grand homme de la France du XXème siècle, Charles de Gaulle, le regard figé dans l’Histoire tragique, glissé entre Marilyn Monroe, John Lennon, Salvador Dali, Charlie Chaplin et Jacques-Yves Cousteau. Sur cette version offerte par Google, il est à 4’46 ». Fin de siècle.

Le XXème siècle commencé par la catastrophe de l’été 1914 pouvait se terminer par l’heureuse apothéose apparente de l’été 1990.

Et puis, au matin du 2 août 1990, les troupes de Saddam Hussein envahissent le Koweit.

Et la logique de guerre devient évidente presque immédiatement — même si l’expression ne sera prononcée que plus tard, même si diverses échappatoires plus ou moins illusoires ont animé les cinq mois suivants. Ce n’était plus qu’une question de temps. Le temps nécessaire pour assembler une force absolument irrésistible — ce qu’on appellera plus tard la doctrine Powell.

Dans l’édition de Newsweek datée du 13 août 1990, George F. Will écrivait :

Then last week, just when it seemed safe to pick up the morning paper, Saddam Hussein showed that the world can still impinge militarily on U.S. interests. That morning Americans were called back to the uncongenial grindstone of their duties as citizens of a — no, the — superpower.

Ma mémoire a associé de manière irréversible août 1990, la logique de guerre au Moyen-Orient, et une chanson oubliée, et idéaliste, de George Michael, « Praying for Time » diffusée cet été-là. Mon obsession pour le temps n’est pas récente, elle était déjà toute entière. Combien de temps ? Combien de temps ?

This is the year of the hungry man
Whose place is in the past
Hand in hand with ignorance
And legitimate excuses
(…)
And it’s hard to love, there’s so much to hate
Hanging on to hope
When there is no hope to speak of
And the wounded skies above say it’s much too late
Well maybe we should all be praying for time

Au printemps 1990, dans son petit livre « A demain De Gaulle » (aurais-je un jour le temps de le relire ?), Régis Debray écrivait, entre autres saillies iconoclastes sur l’Histoire et la modernité :

La guerre est l’horizon indépassable des sociétés, qu’elles soient archaïques, industrielles ou post-modernes.

Et pourtant en juillet 1990, le monde, en tout cas une partie du monde occidental, en tout cas une partie de la France, s’est offerte quelques semaines d’ivresse historique.

C’était il y a 23 ans. A peine un quart de siècle. Cela parait une autre époque. C’était juste la fin du XXème siècle.

Bonne nuit.

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