Le Pont Caulaincourt en 1910

J’ai traversé le Pont Caulaincourt hier, par hasard, sous le ciel gris d’un orage d’été qui n’est jamais arrivé.

J’étais en voiture, à la descente. Ce n’était pas prévu — mais des travaux sur l’avenue de Saint-Ouen m’ont fait changer de trajet au carrefour Guy-Môquet.

Je n’étais pas passé par là depuis bien longtemps. Trop longtemps.

Je suis un banlieusard « pur », en ce sens que je vis dans une banlieue de Paris et travaille dans une autre banlieue, mais avec un angle suffisamment aigü pour que mes trajets de banlieue à banlieue ne passent presque jamais par Paris. Je ne vais à Paris que très rarement, pour prendre un train, ou pour jouer le guide touristique. Pour ces raisons et pour quelques autres — liées à son évolution (« gentrification », « muséification », « boboïfication », spéculation, etc), Paris m’est de plus en plus une ville étrangère. Et je le regrette amèrement.

Dans mon imaginaire de Paris, le Pont Caulaincourt, qui relie la Place Clichy à Montmartre, en enjambant la cimetière de Montmartre, occupe une place particulière. Notamment à cause de Jules Romains. Plus précisément à cause du personnage de Armand Laulerque, dans « Les Hommes de Bonne Volonté ».

Laulerque est, pour faire court, l’inventeur de la « théorie du 17 Brumaire », déjà évoquée et sur laquelle je reviendrai forcément.

En 1910, Laulerque affirme contre la plupart de ses camarades — instituteurs du XVIIIème notamment — que la plus grande priorité n’est pas de faire la révolution ou le changement social, il est de prévenir une guerre générale en Europe.

Mercredi 12 janvier 1910, vers onze heures du soir, dans un café de la place Clichy :

Je n’ai pas besoin de vous montrer qu’avec une guerre générale dans deux ou trois ans — car elle sera générale, vous n’en doutez pas ? — le reste — votre grande transformation — devient une joyeuse plaisanterie : le condamné à mort qui consulte le médecin pour son foie. A moins que vous n’ayez confiance dans l’intervention suprême des socialistes, travaillistes, sociaux-démocrates, et autres pêcheurs à la ligne ?

Laulerque développe une théorie, des théories, des visions — de la volonté dans l’Histoire, de l’énergie de l’individu, des sociétés secrètes, de l’action décisive, du refus de la fatalité. Jusqu’à un certain moment, il n’est pas trop tard pour déjouer la fatalité. Jusqu’au 17 Brumaire « inclusivement », n’importe qui aurait pu assassiner le général Bonaparte. Après le 17 Brumaire, dès que le 18 Brumaire est accompli, il est trop tard. Mais avant, il n’est pas trop tard. Oui, nous y reviendrons.

Laulerque et le Pont Caulaincourt apparaissent principalement deux fois, en 1910 et en 1924. Avant et après la catastrophe, la catastrophe dont l’approche obsédait Laulerque, et qui ironiquement l’aura épargné, l’aura embarqué vers un destin imprévu, en Suisse, où il rencontrera Lénine, et où il restera, d’abord pour soigner sa tuberculose, ensuite comme directeur de clinique.

Je recopie ici la passage du Pont Caulaincourt en 1910. Ce tome 9 des « Hommes de Bonne Volonté » s’intitule « Montée des Périls », il a été écrit en 1935. Les 27 tomes des « Hommes de Bonne Volonté » couvrent le quart de siècle de 1908 à 1933.

Dans quelques semaines, quelques mois, ou quelques années, je recopierai le passage du Pont Caulaincourt en 1924.

Chapître XX, automne 1910.

Laulerque voyait à cent mètres devant lui le pont Caulaincourt partir en montant un peu dans les mouvements et les lumières de cinq heures du soir. Le sol était mouillé. L’on ne sentait pour l’instant tomber aucune pluie ; mais partout où il y avait une flamme, des gouttelettes brillaient autour d’elle comme des insectes attirés. A distance, des pas de chevaux faisaient une sorte de clapotement. On entendait le vieux tintamarre indiscret des voitures sans bandages, et le grondement plus nouveau, plus renfermé des autos, des autobus. Aucune place, là-dedans, pour la voix humaine. Il suffisait de s’aviser tout à coup que ces deux files de gens sur les deux trottoirs ne produisaient d’autre bruit qu’un léger piétinement humide qu’on ne discernait que de près, pour être frappé, comme d’une étrangeté, de l’effacement de la voix humaine dans ce tumulte.

A un moment, tandis qu’il marchait, sans nul avertissement du dehors ou de l’intérieur, Laulerque sentit la scène se détacher de lui ; la totalité de la scène ; tout ce morceau de Paris du soir ; toute cette perspective fuyante et mouillée. La scène était quelque part ; lui, Laulerque, était autre part. Il y avait entre eux deux une séparation, un abîme, et d’un autre ordre que ceux de l’espace. Cela n’empêchait pas le regard, ne l’embrumait pas. Les choses n’étaient pas soustraites, ni absorbées par leur éloignement. Il y avait encore un face à face ; il n’y avait plus de solidarité.

Et la scène devenait curieuse, curieuse ! d’autant plus intrigante pour l’esprit que votre destin personnel, votre être semblaient s’en être évadés ; que vous aviez, pour ainsi dire, cessé d’y vivre. Il fallait n’en rien laisser perdre. Chaque détail était d’une singularité émouvante. Il y avait aussi l’idée d’une perfection, au sens où l’idée de perfection confine à celles d’accompli et d’irréparable.

Comme Laulerque cherchait, moitié malgré lui, non à raisonner son impression, mais l’identifier un peu, il pensa qu’il eût sans doute éprouvé quelque chose d’analogue si un prodige l’eût mis soudain sans préparation aucune, sans solennité aucune, face à face avec une scène très ordinaire d’un autre temps. Personne ne fait attention à vous. Rien ne signale votre présence. Il n’y a rien qui soit changé parce que vous êtes là. Rien d’arrangé à cause de vous, pas un geste, pas un bruit en plus ou en moins, pour étonner le témoin que vous êtes, l’intrus que vous êtes. Tout est d’une authenticité et d’un quotidien que l’imagination ne réussit pas à atteindre, et que le souvenir ne retrouve pas à ce degré. Mais tout est révolu. Tout est entré depuis longtemps et à jamais dans le règne de ce qu’on ne verra plus. (Et pourtant vous le voyez.) Tout fait partie des choses qu’il n’y a plus à blâmer ni à combattre, qui ont reçu leur absolution. Il n’y a pas davantage à se tourmenter pour elles. Leur avenir — donc les menaces, les périls, les charges d’anxiété qui pesaient sur elles — n’est plus de l’avenir, a perdu l’épouvantable virulence de l’avenir. Elles ont payé. Elles sont tranquilles.

Tranquille ! Il suffit d’être révolu pour avoir l’air si tranquille. Et quelle douceur d’être une journée qui se vit patiemment et dans le détail, mais dont les lendemains sont déjà vécus ! Douceur protégée, comme celle de l’homme qui s’endort la tête bien tournée contre le mur.

Laulerque pensa tout à coup qu’il vivait, lui, beaucoup plus tard, peut-être un quart de siècle plus tard, vers 1935 par exemple, et qu’il lui était donné de se trouver là face à face avec les trottoirs mouillés, les lumières, les gouttelettes, la perspective fuyante du pont Caulaincourt, et ces deux files d’hommes silencieux que séparent des voitures, un autobus, le pas clapotant des chevaux.

Il eut alors l’idée qu’il y avait le cimetière Montmartre sous le pont ; dans ce soir humide le cimetière s’étalant sous le pont, et se soulevant, se gonflant de chaque côté ; un champ des morts, tout ténébreux avec à peine quelques reflets blêmes sur ses pierres, enveloppant le pont qui luit de ses réverbères et de son sol mouillé. Et il chercha ce que l’impression de révolu qu’il venait d’avoir pouvait emprunter aux vapeurs de ce champ des morts, de ce champ mouvementé épousant le ravin et la colline, et très obscur, vaguement touché de blêmes reflets, soulevant dans la nuit le fragile pont lumineux comme dans la nuit les vagues de la mer à peine touchées de reflets soulèvent un fragile paquebot lumineux. Mais il comprit que les deux choses n’avaient aucun rapport.

Il se demanda brusquement : « Moi, est-ce que je serai vivant en 1935 ? » Il eut un petit frisson des pieds à la tête.

Bonne nuit.

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