La tentation de la complexité

Je pense que le monde est complexe.

Je pense que la réalité du monde, c’est la complexité. Le monde est complexe. Le monde est lourd, vaste, fragile, tragique et compliqué.

Cependant je me méfie de la complexité, telle qu’elle est pratiquée au quotidien par beaucoup de gens.

Je pense que la réalité du monde, c’est la complexité, et que la vocation de l’intelligence humaine est de la rendre intelligible. Je crois au principe, littéralement, des Lumières : apporter la lumière, éclairer le monde, illuminer la complexité, repousser les ténèbres, combattre l’obscurantisme et les idées reçues, les idées simples, les idées fausses.

Mais la complexité — la complexité qui obscurcit — est une tentation terriblement forte, pour beaucoup de gens, en ce début du XXIème siècle. Un fruit défendu, à portée de la main.

Je vais commencer par un exemple que je connais bien, j’en fréquente, j’en ai presque été un, j’ai beaucoup d’affection pour certains d’entre eux : les informaticiens.

Les informaticiens qui ne s’intéressent qu’à l’informatique. Qui ne vivent que pour l’informatique — et par l’informatique. Il y en a. Beaucoup.

L’informatique, c’est toujours très compliqué. Le développement, surtout. Le code. Les algorithmes. Les langages, il y en a toujours des nouveaux, sans parler des anciens qui reviennent parfois à la mode, ceux qui sont partout mais oubliés, et les autres. Le code, c’est magique. Le code propre, autant que la bidouille. Le code clair, autant que le code délibérément opaque (obfuscated). Les techniques de codage. Les templates. Les design patterns. Le polymorphisme. L’héritage. La généricité. C’est un monde en soi. C’est un monde magnifique. C’est un paradis intellectuel. C’est une ivresse. C’est grisant. C’est exaltant.

On peut être tenté de s’y enfermer, et de n’en plus jamais sortir. S’enfermer dans l’abstraction et la spéculation intellectuelles. Dans une forme de pureté. D’élitisme. De ne vivre que pour cela, et que par cela.

La tentation de la complexité, c’est la tentation de la tour d’ivoire.

Les tourments du reste du monde ? Les problèmes pratiques, quotidiens, ordinaires ? « C’est pas mon problème ! » « On s’en fout ! » « J’ai pas de temps à perdre avec ça ! » « Ca m’intéresse pas ! » « C’est bon pour les crétins qui comprennent rien à ce que je fais moi ! » « M’emmerdez pas avec toutes ces conneries ! »

La tentation de la complexité facilite le rejet du monde, ou plutôt, l’indifférence au monde. L’indifférence aux gens en particulier. Aux gens ordinaires, avec des problèmes ordinaires, des problèmes pratiques, quotidiens — le bruit, la pollution, les vacances, la météo, les fins de mois difficile, le chômage, la maladie, l’angoisse de l’avenir, le stress du présent. Aux SDFs. Aux persécutés. Aux victimes des guerres et des catastrophes naturelles.

L’indifférence aux semblables — qui ne sont plus ressentis comme des semblables, juste des gens sans intérêt, qui ne comprennent rien, qui ne peuvent pas comprendre.

L’indifférence aux tourments des semblables — « ça ne peut pas m’arriver à moi, moi je suis au-dessus de tout ça ! »

Face au quotidien, face à l’ordinaire, la complexité peut ainsi être vécue comme une protection. La complexité rassure. Enfermez-vous dans votre bulle et oubliez tout le reste. Vous êtes au-delà de toutes ces petites misères. Ne pensez rien d’autre qu’à votre complexité. Rêvez en paix. Parce que vous le valez bien !

Dans certains cas, c’est un calcul conscient, délibéré, une protection souhaitée: « s’il n’y a que moi qui comprend ce truc, ils ne pourront pas me virer, et personne ne pourra prendre ma place ». Surtout ne pas rendre le truc intelligible. Surtout ne pas révéler les petits secrets. Mais je pense que dans la plupart des cas, c’est inconscient. C’est une manière inconsciente de se mettre à distance des problèmes du monde.

La tentation de la complexité n’est pas réservée, j’insiste, aux informaticiens. Les informaticiens ne sont qu’un exemple, caricatural — et caricaturé jusqu’au grotesque. Il y a beaucoup d’autres corporations ou spécialités où la tentation de la complexité sévit. Elles se reconnaissent notamment par l’opacité de leur jargon, hermétique pour décourager les intrus.

On peut éventuellement distinguer complexité naturelle et complexité artificielle. Dans certains cas, la complexité est intrinsèque au sujet traité ; dans d’autres cas, elle est délibérément ajoutée, avec plus ou moins de subtilité, de manière plus ou moins inextricable du reste.

Le monde est terriblement complexe. La complexité naturelle devrait suffire à absorber l’énergie de l’humanité. Hélàs la complexite artificielle dévore nos maigres ressources cognitives.

La complexité artificielle permet de justifier l’existence de celui qui la maîtrise, ou au moins, sa gloire, son prestige, son orgueil. Elle est fondamentalement inutile à tous, sauf à son maître. Elle est difficilement décryptable, très difficilement réfutable, et surtout quasiment pas contournable. C’est le propre de discours de théologiens, ou encore de spécialistes ayant transformé leur domaine en théologie — les juristes, les financiers, les assureurs… ou certains informaticiens. Ce qui est simple est faux, ce qui est compliqué est inutilisable : pour ne pas être ennuyé par les utilisateurs, faisons compliqué !

La tentation de la complexité participe au fractionnement de la société, à la balkanisation des corporations. La tentation de la complexité coïncide avec la dérive vers l’hyper-spécialisation, sans être complètement la même chose.

La tentation de la complexité, c’est un peu la tentation de la Suisse, concept qui sera développé le moment venu dans un billet spécifique. La tentation de vivre en retrait de l’Histoire, dans un pays neutre, propre, à l’abri des tumultes de l’Histoire, de ses souillures, de ses saletés. Je dis la tentation de la Suisse, mais je pourrais aussi bien dire la tentation du Luxembourg, ou la tentation des Iles Caiman. A l’abri du monde. En dehors de l’Histoire. Caché derrière des montagnes — les montagnes infranchissables de la complexité.

La tentation de la complexité, c’est un peu aussi la tentation de Venise, titre d’un livre d’Alain Juppé en 1993. Alain Juppé ! Alain Juppé, à l’époque, quintessence du technocrate, rutilante machine intellectuelle froide et brillante. Proclamé « le meilleur d’entre nous » par Jacques Chirac en 1994. Surnommé Amstrad, dans les années 1980s, du nom d’un des plus fameux micro-ordinateurs de l’époque. La tentation de Venise : la tentation de laisser tomber la politique où il y a décidément trop d’abrutis inutiles qui ennuient les gens sophistiqués avec leurs préoccupations simples ; la tentation de changer de vie et de se retirer dans une ville magnifique sortie du temps.

Il y a du mépris dans la tentation de la complexité, parfois même beaucoup de mépris, voire de la hargne, de la haine, ou juste de la déception.

Mais il y a surtout du tragique.

La tentation de la complexité c’est parfois juste la peur du monde et la haine de soi, ou au moins le manque de confiance en soi.

Réfugié derrière la complexité, on n’a plus à s’abaisser à faire face aux problèmes du monde commun, aux drames de l’Histoire ordinaire. On n’a plus à s’assumer comme un être humain ordinaire, de chair et de sang, fragile, vulnérable, mortel. Trivialement, on dirait qu’on ne se sent plus pisser. On se sent plus son corps. On est au-delà. On se croit au-delà.

La tentation de la complexité est aussi une tentation de l’immortalité. Ou une tentation de l’inhumanité.

Pour ma part, je confesse avoir été largement soumis à la tentation de la complexité. J’y ai en général échappé malgré moi, grâce à des déboires ou des accidents qui m’ont blessé, mais qui ont eu la vertu de me libérer de la tentation. J’y ai échappé, mais plus par accident que par courage. Je suis certain qu’une grande partie de moi-même aurait adoré, adorerait encore, que je devienne un hyper-spécialiste, un gourou, un expert de mon domaine complexe à moi, reconnu juste par mes pairs, et bien à l’abri dans ma tour d’ivoire, derrière mes montagnes protectrices. Les hasards, les méandres de mon parcours en ont décidé autrement. Je ne suis pas tombé là-dedans. Une grande partie de moi-même le regrette. Mais c’est comme ça. Je suis juste un généraliste, un amateur, un indéterminé. Pour l’instant.

Car la tentation de la complexité sera toujours là.

Pardonne-nous nos offenses
Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés
Et ne nous soumets pas à la tentation
Mais délivre-nous du mal

Bonne nuit.

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