Pistes de lecture – La valeur du temps

Il y a quelques jours, j’ai vu passer sur Twitter une citation attribuée à H. P. Lovecraft.

Le combat contre le temps est le seul véritable sujet de roman.

Très belle phrase. Les citations, c’est mon truc. J’ai passé quelques minutes, peut-être bien un quart d’heure à vingt minutes, à essayer de vérifier l’authenticité de cette citation. Idéalement, j’aurais aimé trouver la version originale en anglais. Je n’y suis pas arrivé. Il semblerait que ce soit dans « Le Rôdeur devant le seuil », alias « The Lurker at the Threshold« , livre écrit en 1943 par August Derleth à partir de fragments initiés par Lovecraft.

Était-ce du temps perdu ? Oui, si on considère que je n’ai pas atteint mon objectif. Oui, si on considère que c’était pris sur mon temps de travail nominal — j’étais assez las ce midi-là. Non, si je fais valoir que cette promenade m’a rappelé que j’ai quelque part dans un carton, ou peut-être même dans ma bibliothèque, un volume de Lovecraft, dans la collection « Bouquins », acheté en août 1998, lu aux deux tiers, à reprendre à l’occasion, j’avais bien aimé, vraiment bien aimé. A reprendre, quand j’aurais du temps (conditionnel), quand j’aurai du temps (futur simple).

Le mot « temps » est le mot-clef (ou « tag ») que j’ai le plus utilisé depuis le début de ce blog. Une fois sur six, environ, pour l’instant.

Notamment ces dernières semaines, tout ce début d’été, la question du temps m’a beaucoup préoccupé. Peut-être parce que je me sens vieillir. Peut-être parce que je me sens dépassé.

Nous sommes au début du mois d’août, mois où, en Europe occidentale, en France et ailleurs, le temps est ralenti, où tout est ralenti, par convention sociale, par nécessité climatique, par besoin de repos. Ralentir. J’aime ce mot.

L’occasion de prendre le temps de relire quelques textes récents sur le temps. Sur l’usage du temps. Sur la valeur du temps. Sur comment la valeur du temps nous est dérobée — sur comment le temps nous échappe.

* * *

Jean-Pierre Dupuy, dans Le Monde, le 14 juillet 2013, sous le titre « L’économie obscène »

(…) l’Insee comptabilise désormais les heures passées aux travaux domestiques non rémunérées. Faire la cuisine, s’occuper du ménage, jouer avec les enfants, bricoler, emmener le chien faire ses besoins, c’est de la production auto-consommée. Ne pas en tenir compte, c’est minimiser la production, la consommation et donc la richesse de la nation.

A l’échelle du pays, le temps total consacré à ces activités est éloquent : entre une et deux fois le temps de travail rémunéré. Une grosse proportion de ces heures est le fait des femmes. Mais si l’on veut ajouter au PIB ce qui est ainsi produit, il faut bien convertir les heures en valeur monétaire.

L’Insee a essayé plusieurs méthodes. Dans le dernier rapport, on a considéré qu’une heure passée à faire la cuisine valait le salaire qu’on aurait versé à un cuistot accomplissant la même tâche. La valeur du temps passé avec ses enfants ? C’est ce qu’on aurait versé à une nounou faisant le même travail, etc.

(…) Cette liste des tâches domestiques, établie par l’Insee, comporte beaucoup de flou. Si on y place le temps passé à améliorer son habitat et à jouer avec ses enfants, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Toutes les heures hors travail rémunéré contribuent au dur labeur de vivre, le sommeil comme le loisir, qui ne servent qu’à reproduire la force de travail. Toute la vie est un moyen au service d’une fin inexistante. Il n’y a plus de limites à l’écono-mystification du monde et à la confusion de toutes les valeurs. Nous sommes tous complices et victimes de ce cancer éthique.

  • Cet article est à lire attentivement en entier, il démonte brillamment l’absurdité, une fois poussées à l’extrême, d’idées simples telles que, tout est monnayable, et, le temps c’est de l’argent. En prétendant valoriser, on appauvrit paradoxalement. Ou on souille. Lisez cette démonstration.
  • Je n’ai jamais employé de femme de ménage, ni pour faire le ménage chez moi, ni aucune autre tâche domestique. J’ai toujours éprouvé une certaine fierté paradoxale, ambigüe, à faire moi-même le ménage, le repassage, et autres tâches domestiques, moi-même, sur mon temps « libre », et même si je n’aime pas ça. Un sentiment d’autonomie, d’indépendance. Peut-être un vieil acte de rébellion adolescente paradoxale. Passons.
  • Ces dernières années cependant, je me pose de plus en plus la question. N’est-ce pas de la fierté mal placée ? N’est-ce pas une dépense qu’on devrait se permettre, si on peut ? Est-ce que mon temps, mon précieux temps que je sens me filer entre les doigts, chaque jour, chaque semaine — est-ce que mon temps ne serait pas mieux employé autrement ?
  • Je ne sais pas.

Serge Halimi, dans Le Monde Diplomatique, daté d’octobre 2012, sous le titre « On n’a plus le temps »

Ceux qui se désolent du manque d’attention à leur cause, à leur activité, se voient souvent opposer la même explication : « On n’a plus le temps. » On n’a plus le temps de se plonger dans un livre « trop long », de flâner dans une rue ou dans un musée, de regarder un film de plus de quatre-vingt-dix minutes. Ni celui de lire un article abordant autre chose qu’un sujet familier. Ni de militer ni de faire quoi que ce soit sans être aussitôt interrompu, partout, par un appel qui requiert d’urgence son attention ailleurs.

Pour une part, ce manque de temps découle de l’apparition de technologies qui ont permis de … gagner du temps : la vitesse des déplacements s’est accrue, celle des recherches, des transmissions d’informations ou de correspondances aussi, souvent à un coût modeste ou dérisoire. Mais, simultanément, l’exigence de vitesse n’a cessé d’obérer l’emploi du temps de chacun, et le nombre de tâches à réaliser a explosé. Toujours connecté. Interdit de musarder. On n’a plus le temps.

Parfois, c’est aussi l’argent qui fait défaut : on n’a plus les moyens. S’il coûte toujours moins cher qu’un paquet de cigarettes, un journal comme Le Monde diplomatique implique une dépense que bien des salariés, chômeurs, étudiants, précaires ou retraités ne jugent pas anodine.

  • Sans commentaires.

Olivia Rule, dans The Financial Times, le 15 avril 2013, sous le titre « Fathers struggling to ‘have it all »’

Men rarely seek help for such problems early on. They can be unwilling to confront it, and may fear that it will be regarded as a weakness and may harm their promotion prospects. Often, these problems only present themselves when the individual reaches a crisis point such as divorce, depressive breakdown or alcohol misuse.

Many men justify their long working hours as wanting to provide the best for their families. Work, however, offers psychological as well as financial rewards – it can be exciting, challenging and provide satisfaction from a job or deal well done. Family life can feel messier, mundane and even boring in comparison.

The danger is that work can become a convenient escape from the emotional demands of family life. Top executives often develop a sense of themselves through their professional achievements, not through emotional connections. In contrast, their wives may value emotional connection over all else.

For some men, work can even become an alternative family; where they can feel more successful, more in control, and turn to colleagues for connections that they are missing at home.

  • Cet article m’a touché, parce qu’il pointe assez bien le télescopage entre activités professionnelles et vies personnelles. Le manque de temps, toujours le manque de temps. Et les spirales, les chaînes, les sortilèges, les illusions, tout ce qui fait que certains disent, croient, pensent qu’ils n’ont pas le choix, ou que c’est mieux ainsi, broyé. Mais certains détails, certains préjugés m’irritent. Forcément, c’est The Financial Times :
  • Pourquoi ne parler que des riches ? L’article ne parle que de cadres supérieurs débordés, « top executives », managers et autres winners de ce système fou. Mais le problème du temps, le problème du manque de temps, touche tout autant des gens bien plus dans les hiérarchies, des gens humbles et ordinaires — des gens qui ne lisent pas le « Financial Times » …
  • Pourquoi ne parler que des hommes ? Les femmes travaillent, les femmes ont des responsabilités, et avec ou sans les responsabilités, les femmes aussi voient leur temps broyé, aspiré, consumé, et finalement leur échapper.

Sebastian Hammelehle, dans Der Spiegel, le 4 juillet 2013, commentant un essai de Hartmut Rosa, sous le titre « Acceleration Plagues Modern Society »

Today, mechanical acceleration affects the digital sector in particular. But paradoxically, it also goes hand in hand with an acceleration of the pace of life. Even though mechanical acceleration, by shortening the time it takes to complete tasks, was intended to create more available time for the individual, late modern society does not enjoy the luxury of more leisure time, Rosa writes. On the contrary, individuals suffer from a constant time shortage.

The reason for this is our urge « to realize as many options as possible from the infinite palette of possibilities that life presents to us, » he says. Living life to the fullest has become the core objective of our time. At the same time, this hunger for new things can never be satisfied: « No matter how fast we become, the proportion of the experiences we have will continuously shrink in the face of those we missed. » As a result, more and more people suffer from depression and burnout, according to Rosa.

His definition of social change utilizes a term that originally stems from Marxism: alienation. But Rosa’s criticism is not directed against capitalist production conditions (unlike earlier critics of industrial modernity, Rosa’s focus is not on labor), but against acceleration as a resulting meta-phenomenon.

Rosa’s book shows that this phenomenon deserves at least as much attention as the buzzword « globalization, » especially because the continuous acceleration of social change also leads to changes in values, lifestyles and relationships.

(…) Rosa’s essay culminates with the powerful assertion that acceleration is a new abstract form of totalitarianism. (…) But Rosa has no suggestion for taming the monster. He admits: « At the moment I don’t even have a rough sketch on how that could be accomplished. »

  • Sans commentaire. Je trouve le mot « ralentir » très beau. Juste ralentir. Prendre le temps. Mais moi non plus, je ne sais souvent pas comment.

Matthew Crawford, interviewé par Jean-Baptiste Jacquin, dans Le Monde, le 25 juillet 2013, sous le titre « Dans un espace public saturé de technologies, l’attention s’épuise »

L’économie politique s’intéresse à la façon dont sont partagées et distribuées certaines ressources. Or, l’attention est une ressource très importante, aussi essentielle que le temps dont dispose chacun. L’attention est un bien, mais celui-ci s’épuise dans un espace public saturé de technologies qui visent à la capter.

(…) D’une certaine façon, l’environnement saturé en médias des espaces publics préempte notre sociabilité, puisque nous sommes tous exposés à cette réalité fabriquée. Dans ces conditions, tenir une conversation devient très difficile, et construire un raisonnement complexe encore plus. Des produits de masse qui affluent de toute part orientent le contenu de nos pensées.

Le livre que j’écris est un cri d’alarme contre cette massification de nos esprits. Pour atteindre une certaine originalité intellectuelle, il est indispensable de pousser un raisonnement très loin. Et pour cela, il faut se protéger des stimulations extérieures.

Le problème se complique du fait qu’être soumis à des stimulations fréquentes crée un besoin d’être stimulé.

(…) En outre, nous souffrons du déclin des rituels, car suivre une liturgie aide à se structurer. Il serait épuisant que chaque action, dans le cours d’une journée, implique un choix, une réflexion, une délibération.

  • Je crois à l’importance des habitudes (surtout si elles sont bonnes), des rituels, des structures, des cycles. Je crois aussi aux vertus des processus itératifs, même si, paradoxalement, ils imposent des contraintes supplémentaires quant à l’usage du temps.

Ce qui manque le plus, c’est le temps.

Bonne nuit.

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