La rentrée comme commencement

Fin août. Début septembre. C’est la rentrée.

Pour les enfants, et pour les parents, c’est la rentrée scolaire. Pour tout le monde en fait, dans la France contemporaine au moins, d’une manière ou d’une autre, c’est la rentrée. La reprise. Le retour. Le redémarrage.

J’aime le mois de septembre. Plus largement, j’aime la fin de l’été, la première moitié de l’automne, j’y reviendrai.

J’aime cette période de rentrée, je m’en suis aperçu quelques années après avoir quitté le système scolaire. J’aime cette période de rentrée parce qu’elle porte en elle une idée d’ouverture, de démarrage, de commencement.

Je ressens évidemment aussi le sentiment inverse. En tant que travailleur, je n’étais pas vraiment enthousiaste ce lundi matin en retournant à mon travail. Comme des millions d’autres travailleurs. Il faut bien reprendre. Il faut bien que ça recommence. C’est moche mais c’est comme ça. Il faut bien gagner sa vie. Il faut bien se faire une raison.

En fait, la différence est entre commencement et recommencement. Ce que j’aime est la sensation de commencement. L’ouverture.

Cette période de rentrée est comme le mois de janvier, mais avec la lumière et la douceur de la fin de l’été. Il reste un tiers de l’année, il reste quatre mois, il reste plus d’une centaine de jours, c’est beaucoup, on va pouvoir en faire quelque chose. C’est une page blanche qui s’ouvre, et ne demande qu’à être remplie.

Il existe une angoisse de la page blanche ; il existe aussi une ivresse de la page blanche. Je ressens les deux.

Comme début janvier, la période de la rentrée est un bon moment pour se lancer dans des projets personnels, autrement dit dans des projections de soi. On a du temps devant soi. On est au début d’un cycle. En plus, le climat est encore agréable sans être distrayant. Il y a peu de jours fériés, de vacances qui encombrent la vue, qui font obstacle à la ligne droite. Comme vu du sommet d’une colline, il y a de grandes perspectives, de longs chemins descendants qui se dessinent. On peut voir loin, se voir loin, essayer de se voir loin.

Comme début janvier, c’est un moment pour des « bonnes résolutions », pour des engagements de principes, structurels, structurants. De rythmes possiblement nouveaux vont se mettre en place. Des habitudes, des routines éventuellement différentes des précédentes. Dans un cadre scolaire, ce sont de nouveaux emplois du temps ; hors cadre scolaire, le même raisonnement peut aussi être tenu.

Je me rappelle en particulier début septembre 2001. Je m’étais décidé à reprendre une activité sportive — ça n’avait pas été facile, je n’aime pas le sport, mais j’avais trouvé un rythme, et je l’ai tenu plusieurs années, deux fois par semaine.

Et je m’étais décidé à tenir un journal. Je l’ai tenu plusieurs années.

J’avais plein de bonnes résolutions début septembre 2001. Le monde semblait sûr, malgré une économie mondiale en récession, et quelques autres petits nuages. Le monde me semblait plein de promesses, à nouveau. Dans l’ombre de l’an 2000 et sa petite hubris. « The Peak of your Civilization », comme disait dès 1999 l’Agent Smith.

C’était la première année où j’avais décidé de « me poser », pour de bon. C’était la première année du siècle, au sens strict. La première rentrée du siècle. Et puis, dès le deuxième mardi, certaines choses ont commencé à démarrer, et une autre histoire a commencé, puis d’autres histoires ont commencé, des enchaînements complètements inattendus. Forcément inattendus.

Ce journal des premières années du XXIème siècle, journal personnel, journal intime, est évidemment le prédécesseur de ce blog.

Ce blog, je le répète, n’est pas un journal intime, et ne le sera pas. Evidemment, il est imprégné d’influences, de présences, d’impressions issues de ma vie principale, personnelle et professionnelle, mais il ne décrit ni ne décrira jamais explicitement, ni mes familles (ascendants, descendants, conjoint, etc), ni mes amis, ni mes collègues, ni moi.

Mais c’est mon blog. Il y a des vrais morceaux de moi dedans.

Je ne suis pas un grand littéraire, même si j’ai quelques bases générales, et quelques racines un peu approfondies. Pour ce blog, comme pour ce défunt journal, je n’ai pas beaucoup de références à invoquer. J’ai au moins celle de Jules Romains, plus précisément le dix-huitième tome des « Hommes de Bonne Volonté ». Automne 1919. Après avoir parcouru l’Europe dévastée de l’après-guerre comme correspondant de journaux américains, Pierre Jallez, normalien, journaliste, aspirant écrivain, décide de se poser pour l’hiver à Nice. Le volume s’intitule « La Douceur de la Vie ». Une bonne moitié de ses chapitres sont le journal intime de Pierre Jallez. En 1919, Nice n’est rattachée à la France que depuis un peu plus d’un demi-siècle. Nice n’est pas la métropole de maintenant, cinquième ou sixième ville de France, deuxième aéroport et j’en passe. Nice est une grande ville, mais un peu à l’écart. A l’écart notamment des carnages et des soubresauts de la guerre. « La Douceur de la Vie ».

Voici comment commence le premier chapitre de « La Douceur de la Vie », intitulé « Journal de Jallez. La question de principe. Ne rien laisser perdre ».

Ce que je commence aujourd’hui est bien une espèce de journal. J’hésite à employer le mot, parce qu’il fait lever à mes yeux des images dont plus d’un exprime la prétention, la sottise, une vanité repliée sur elle-même, un effort pour se distinguer à la racine de quoi il y a un sentiment vulgaire. Je pense à toutes les dames de province, sublimes et incomprises, qui ont tenu leur journal, où elles ont procuré des revanches à leur belle âme, dit du mal de leur mari avec plus de sécurité qu’à personne. Je pense à tous les littérateurs qui se sont consolés de la même façon d’être des ratés, ou de la part de raté qu’il y avait en eux, même chez les grands. D’ailleurs un vraiment très grand a-t-il jamais tenu un journal, sauf par occasion et sans suite ? Un vraiment très grand a toujours tant de choses à faire et à dire ; et il y croit trop pour ne les dire qu’à son tiroir. Si son oeuvre lui laisse du temps, la vie le réclame de tous les côtés. L’on n’a pas idée de refuser une promenade, une fête, une rencontre avec un ami, une soirée avec une femme, c’est-à-dire d’appauvrir sa journée, sous prétexte qu’on doit absolument se raconter à soi-même sa journée. (Même simplement se priver d’aller se coucher, quand on a bien sommeil, pour la raison qu’on n’est pas en règle avec son pensum quotidien.)

Si le vraiment très grand, un certain jour, a envie de dire quelque chose qui ne puisse pas trouver place dans l’oeuvre qu’il est en train de faire, ou qui réclame d’être dit comme si les autres n’existaient pas, quelque chose de solitaire et d’éternel, il écrit ce jour-là un poème, une méditation, une note dans un carnet. Mais s’atteler chaque jour, chaque soir, à ce travail d’historiographie de soi-même, à ce commérage avec et sur soi-même : « et j’ai fait ci et ça, on m’a dit ci et ça … », faut-il avoir le goût de soi-même, dans ce que le goût de soi-même peut avoir de plus « délectation morose », et soi-même de plus mesquinement quotidien !

J’ajouterais volontiers ceci : je ne crois pas que le journal, érigé en système, et pratiqué avec endurcissement, puisse aller sans au moins une petite trace de lâcheté, ni une petite dose de rancune. L’homme qui s’assouvit de la sorte n’a pas eu tout à fait le courage de dire à autrui, devant autrui, les choses qu’il croyait le plus vraies. Presque toujours aussi il cherche des vengeances. Il dépose dans son cahier clandestin des témoignages dont il sait bien que neuf fois sur dix ils n’auront pas de contrepartie. Si modeste que soit le cercle où il a vécu, il se flatte plus ou moins obscurément que son écrit ne périra pas, qu’il fera autorité plus tard sur les faits et les personnes dont il traite, que les intéressés ne seront plus là pour se défendre, et que les témoins survivants se laisseront intimider par l’avantage que prend un document sur un souvenir. C’est le coup de poignard différé ; c’est la bombe à retardement. C’est le même genre d’attente, sans risque pour son auteur, avec cette différence que le temps y remplace l’espace. (…)

A la réflexion, j’aperçois encore deux types d’auteur de journal qui ne méritent pas l’antipathie que ce genre m’inspire : le brave homme qui se considère comme quelqu’un de tout à fait ordinaire, et qui ou bien a l’innocente manie d’écrire, de bavarder avec lui-même, et la satisfait ainsi sans vouloir ennuyer les autres ; ou bien se trouve, par les hasards de l’histoire, le témoin d’événements importants et singuliers, dont il se dit que personne d’autre n’aura peut-être le loisir ou le sang-froid de prendre note au jour le jour, ce qui serait dommage. Le procédé est alors, au contraire, plein de gentillesse, de modestie, de serviabilité. En second lieu, l’homme d’une lucidité, d’une vigueur de pensée hors de pair, qui a la malchance de vivre dans une époque, dans un milieu où le mensonge décent est de règle, où le conformisme social et moral s’entoure d’un appareil de puissance impressionnant, et qui, n’ayant pas l’héroïsme (ce qui se conçoit fort bien) de faire sauter toute la boutique et lui avec, convaincu même qu’il ne peut pas la faire sauter, et que le degré de véracité où il veut atteindre apparaîtrait aux contemporains comme un acte de pure folie et resterait sur eux sans aucun effet utile, se réfugie dans un discours secret, dans une confession secrète, où il ne s’épargne d’ailleurs pas plus que les autres, et offre, à titre d’expiation, un sacrifice sans témoins à la vérité absolue. Je pense à Samuel Pepys, par exemple. Et des situations plus ou moins analogues — ne fût-ce que pour un individu très particulièrement situé dans la vie — peuvent toujours se représenter. Ne m’est-il par arrivé à moi-même pendant la guerre d’étouffer à ce point sous ce qui se disait et s’écrivait communément, que j’avais besoin de me parler à moi-même, d’écrire, de voir écrit sur un bout de papier quelque chose de vrai ? (…)

N’ai-je pas été injuste plus haut pour le principe même du journal ? Après tout, le principe se défend très bien. Que veut dire le mot de « salut » ? Qu’a-t-il toujours et surtout voulu dire pour les hommes périssables, même quand ils essayent de donner le change ? Un effort pour sauver leur être, pour le soustraire à l’évanouissement. Et ils pouvaient faire semblant de se préoccuper uniquement d’une essence qu’ils croyaient sentir en eux-mêmes, et d’abandonner à la destruction le transitoire de leur vie. Ils savaient bien que, nettoyé de ce transitoire, leur être ne les intéressait plus, comme ces portraits où tout le détail de la ressemblance est fait de frottis et de glacis, et qui, décapés de cette précieuse pellicule, ne seraient plus rien qu’un contour anonyme, qu’un fantôme de l’espèce.

Bref, après quelques semaines de flottement dans un mois d’août étrange, je reprends ce blog.

Je ne sais pas où il va, je ne sais pas pourquoi je le fais — même si j’ai déjà essayé de rationaliser la chose –, je sais juste qu’il faut que je le fasse.

Bonne nuit.

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