J’aime les mots

Billet écrit en temps contraint

J’aime les mots.

En dépit des déferlements de sons, d’images, de vidéos, d’infographies, de concepts, de diagrammes, de modèles d’abstraction, j’en passe et des meilleurs, les mots restent le principal outil dont nous disposons pour appréhender le monde.

Dans Hypérion, à travers notamment le personnage du poète Martin Silenus, et son extraordinaire existence étalée sur près de six siècles, Dan Simmons digresse beaucoup sur les limites que les mots font peser sur la pensée, avec notamment ces trois sentences, dérivées de la première phrase de la Genèse.

Au début :

In the beginning was the Word. Then came the fucking word processor. Then came the thought processor. Then came the death of literature. And so it goes.

Au milieu :

In the beginning was the Word. And the Word was programmed in classic binary. And the Word said, ‘Let there be life!’

A la fin :

In the beginning was the Word. In the end … past honor, past life, past caring … In the end will be the Word.

In the end will be the Word.

Je suis très fier d’avoir un vocabulaire relativement étendu. J’ai appris à m’en méfier — comme de tout ce qui est culture générale –, et je sais assez bien m’adapter aux circonstances, donc m’en tenir la plupart du temps à un vocabulaire délibérément restreint pour être commun. Pas simplement par crainte d’être mal ressenti, mais surtout par politesse. Il faut parler pour être compris, pas pour être incompris.

J’aime les mots, et je rêve parfois de recommencer à en apprendre, comme quand j’étais enfant.

Je me souviens des listes de vocabulaire, au collège, au lycée, pour apprendre les langues étrangères. Dix mots à savoir pour le cours suivant, ou pour la semaine prochaine. Ou était-ce vingt mots ? Un certain nombre de mots. A marche forcée. Il n’y a que comme cela qu’on apprend une langue étrangère — l’alternative étant bien sûr d’aller vivre à l’étranger.

Depuis bien longtemps, je ne navigue plus qu’entre deux langues, le français et l’anglais. J’ai appris l’allemand, j’ai vécu en Allemagne, j’ai cependant abandonné l’allemand, et je me maudis pour cela. En fait, je me maudis de ma lâcheté, de mon manque de courage et d’ambition en matière linguistique. Je traîne un complexe d’infériorité, la peur de ne pas y arriver, le manque d’envie, les mauvais prétextes, tels que « deux langues c’est déjà suffisant ».

Je pense que désormais ces complexes ne m’emprisonnent plus. J’ai plus confiance en moi qu’il y a vingt ans. Je n’ai plus honte de moi. Resterait à trouver du temps. Si j’avais du temps … peut-être devrai-je essayer de me mettre au russe. Ou au mandarin. Ou à l’espagnol. Ou tout bêtement de me remettre à l’allemand. Mais le temps, c’est ce qui manque le plus.

En attendant, je ne pratique que deux langues, mais il est encore possible d’apprendre des mots. On ne cesse jamais d’apprendre des mots. Il faut susciter les occasions, typiquement inlassablement lire la presse. Typiquement, mais pas seulement.

Quelques fois, le mot nouveau est très vite assimilé, et est de surcroît amené à un large usage. Par exemple, le mot quantophrénie, dont j’ai largement parlé sur ce blog.

Parfois au contraire, le mot nouveau est difficile à assimiler, ou difficile à mettre en oeuvre, ou les deux à la fois. Il vient, on bute dessus, on finit par le dompter un peu, puis il est oublié, puis il revient, on le redécouvre, suscitant perplexité sinon agacement.

Quelques exemples de mots qui m’ont préoccupé ces derniers temps. Sans tricher en allant voir ce qu’en dit Google, the fucking thought processor.

Schadenfreude. Celui-là, j’ai fini par me l’approprier. C’est un mot allemand, qui revient de temps en temps en américain. Ca veut dire, sauf erreur, joie cachée, joie méchante, joie qu’on éprouve mais qu’on ne montre pas parce que ça ne se fait pas, typiquement la joie qu’on peut ressentir au malheur d’autrui.

Chutzpah. Je ne suis pas sûr de son sens. Il revient de temps en temps en américain, notamment sous la plume d’auteurs juifs tels que Paul Krugman, ça doit être un mot yiddish. Evidemment, un coup de Google me dirait tout cela, mais je voudrais encore, à l’ancienne, pour certaines choses, savoir par moi-même, sans béquille informatique. Je crois que chutzpah renvoie à un notion d’audace extraordinaire, d’aplomb au-dessus de la moyenne. Je vérifierai. Ce mot reviendra. Un jour, j’achèverai de me l’approprier.

Inducteur. C’est un mot français, ou qui sonne français, mais que je n’avais pour ainsi dire jamais entendu, jusqu’à ce que je sois amené à travailler récemment avec avec un chef qui l’employait beaucoup. Énormément, en fait, presque un tic. L’employait-il dans un sens qui n’est qu’à lui ? Je n’ai pas vérifié. Il parlait sans cesse de « comprendre les inducteurs d’un phénomène ». Donc ce qui induit un phénomène. Ce qui le cause ou l’accélère. Il faudrait que je révise les notions d’électricité associées aux phénomènes d’induction, champs magnétiques et tout ça.

Dracher. C’est du chti, ou du belge, ou les deux. Je crois l’avoir redécouvert dans « Bienvenue chez les Ch’tis ». Ca veut juste dire pleuvoir, avec peut-être une nuance pour la pluie fine et persistante typique de ces régions. Je trouve que ça sonne bien, ça résonne mieux que pleuvoir, on entendrait filer les gouttes en prononçant le mot.

Exergie. J’ai aperçu ce mot dans un journal scientifique, feuilleté, je ne sais plus lequel, je ne sais plus où, il y a quelques semaines à peine. Je l’ai juste noté dans un coin de mon iPhone. Il va falloir que je creuse cette histoire.

Parfois je rêverai d’apprendre juste un mot par jour. Apprendre, au sens prendre, m’approprier, pour de bon — que le mot fasse ensuite partie de moi-même. Comprendre, c’est prendre. Un mot par jour, une trentaine par mois, 300 à 350 par an (soyons généreux dans les arrondis).

Un mot par jour, ça parait énorme. Et pourtant, par-rapport à ce qu’on apprend étant enfant, aux listes de mots à retenir pour le cours suivant, c’est probablement très peu.

Mais c’est comme mon obsession d’essayer de faire un billet quotidien sur ce blog. Je crois qu’il faut se forcer. Au moins essayer. Il ne faut pas attendre. Il faut essayer d’avancer, même si c’est par petits pas. Il ne faut pas attendre de bond magique, ou, dans le cas des mots, de miracle de la Pentecôte. Il faut s’approprier les mots, un par un, au fil des occasions et des circonstances si possible, et les susciter sinon.

J’aime les mots. C’est par eux que j’avance. In the end will be the Word.

Bonne nuit.

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