Souvenirs de la guerre froide

Le 1er septembre 1983, un Boeing de la compagnie Korean Airlines, vol KAL 007, parti d’Anchorage en Alaska, à destination de Séoul en Corée du Sud, fut abattu par un chasseur soviétique au-dessus de l’île de Sakhaline, à l’est de l’Union Soviétique. Il n’y a eu aucun survivant. L’avion avait dévié de sa route, l’armée de l’air soviétique a cru à une tentative d’espionnage par un avion militaire déguisé en vol civil, les pilotes n’ont pas vu ou mal interprété les tirs de sommation, un missile a été tiré.

Encore maintenant, les circonstances de cette tragédie sont assez mal élucidées.

Ce drame fut un sommet, un des derniers sommets tragiques de la guerre froide.

Je me demande si cet anniversaire-là intéressera les médias, américains, russes ou européens, dans les prochains jours. Ça va faire 30 ans.

Plus généralement, je me demande ce qu’il reste de la guerre froide, dans les esprits, dans les cœurs.

D’autre part, je me considère comme un enfant de la guerre froide. J’ai grandi avec la guerre froide. J’ai grandi avec la conscience de la guerre froide.

J’étais jeune en septembre 1983, j’étais encore un enfant, mais je me souviens très bien de l’impact de cet incident. Je me souviens avoir décrit cet incident, dans une rédaction à l’école, ou quelque chose de ce genre, un exercice où chaque élève est appelé à écrire librement avec ses propres mots quelque événement l’ayant impressionné.

Je n’ai découvert que plus tard à quel point la situation mondiale était tendue à l’automne 1983. En fait, les historiens, professionnels et amateurs, révisent périodiquement la gravité de certaines situations, notamment au fil de l’ouverture des archives, ou de la mort de participants laissant derrière eux des écrits, des souvenirs, des journaux.

Ainsi au printemps dernier, j’ai vu passer quelques articles sur une opération dont je ne pense pas que le nom fut public à l’époque : « Able Archer ». Un exercice de l’OTAN de très grande ampleur, et qui suscita les plus vives inquiétudes à l’Est. Voir par exemple un article de The Atlantic, daté du 28 mai 2013, dont le titre est « The USSR and US Came Closer to Nuclear War Than We Thought » et le sous-titre « A series of war games held in 1983 triggered ‘the moment of maximum danger of the late Cold War.’ « . Extrait :

The papers of former Washington Post reporter Don Oberdorfer include a summary of what Jones says may be the most comprehensive account of the Able Archer 83 ever written, a classified 110-page report completed in 1990 by the President’s Intelligence Advisory Board.

The report has never been released, but Oberdorfer’s notes, based on an interview with a confidential source, say it concluded that the 1983 « war scare was an expression of genuine belief on the part of Soviet leaders that US was planning a nuclear first strike, causing Sov(iet) military to prepare for this eventuality, for example by readying forces for a Sov(iet) preemptive strike. »

Peut-être un jour pourra-t-on situer avec précision le jour le plus dangereux de cette période, et peut-être saura-t-on dire si ce jour de l’automne 1983 fut plus ou moins dangereux que le dimanche 28 octobre 1962, que j’ai déjà évoqué dans ce blog.

A la même période, il y a le film WarGames. Selon Wikipedia, il est sorti en salles aux Etats-Unis le 7 mai 1983, et en France le 14 décembre 1983. Je l’ai vu, donc probablement aux vacances de noël 1983. Je sais très bien dans quelle salle je l’ai vu, je sais aussi que cette salle — et tout le quartier qui l’entoure — a été démoli quelques années plus tard pour faire place à un quartier neuf.

Il est difficile de minimiser combien j’ai été marqué par ce film. Il y a peu de films qui m’ont autant impressionné, sur le moment. Je ne l’ai pas souvent revu, curieusement. Je serai probablement déçu quand je le reverrai — ou pas. Ce film m’a fait découvrir le caractère fantastique de l’informatique. Ce film m’a donné envie de comprendre, découvrir, apprendre l’informatique. Dire que ce film m’a orienté vers l’informatique serait exagéré, il y a eu d’autres facteurs, j’y reviendrai peut-être.

WarGames, c’est l’informatique plus la guerre froide.

Revenons à la guerre froide.

L’expression finale de la guerre froide, c’est la doctrine MAD — Mutually Assured Destruction. Les simulations sur les écrans gigantesques du NORAD de fiction représenté dans WarGames en font des images inoubliables. Quelques dizaines de milliers de missiles balistiques inter-continentaux (ICBM) pouvant être lancés en quelques minutes, mettant à peine une demi-heure à traverser les régions arctiques, des traits paraboliques redescendant arroser le monde en milliers de disques brillants … La fin du monde — ou, au moins, la fin d’un monde — en une demi-heure. Et il suffirait de peu de choses pour enclencher la mécanique, encore moins qu’en juillet 1914. Une erreur informatique, par exemple. Ça n’arrive jamais, les erreurs informatiques.

J’ai découvert par la suite diverses autres figurations de cette situation historique extraordinaire, le monde de la doctrine MAD, le monde de l’apocalypse livrable en trente minutes. Typiquement, je n’ai découvert les « Idées Noires » de Franquin que très tard, au Centre Belge de la Bande Dessinée à Bruxelles en 1998 pour être précis. Il y en a d’autres. Si je prends le temps, j’en trouverai d’autres. J’en rajouterai d’autres à mon stock personnel. Il y a une excellente page de Wikipedia : World War III in popular culture.

A l’époque, il y a d’abord eu WarGames.

Il y a eu le roman de politique-fiction « La Troisième Guerre Mondiale« , écrit par un ancien général britannique, Sir John Hackett, dont le scénario est centré sur une attaque conventionnelle du Pacte de Varsovie contre l’OTAN se terminant par un échange thermonucléaire limité (Birmingham, Minsk), et un coup d’Etat en URSS. Ce livre traînait à la bibliothèque de mon collège, je l’ai lu et relu plusieurs fois, je pense bien avoir été le seul élève à emprunter ce livre — et, avec le recul, je me demande même comment un tel livre a pu arriver dans le fonds d’une bibliothèque de collège.

Il y a eu le hors-série de « Science et Vie » de décembre 1986, « Guerre et Armements« , décrivant les abominations technologiques qui seraient déchaînées sur le « théâtre Centre-Europe » en cas d’affrontement Est-Ouest. Ah, « Science et Vie » dans les années 1980s …

Il y a eu le deuxième roman de Tom Clancy, « Tempête Rouge » (titre original : Red Storm Rising), dont le scénario est lui aussi centré sur une attaque conventionnelle du Pacte de Varsovie contre l’OTAN se terminant par un simple armistice. Un des généraux soviétiques fictifs était nommé Beregovoi ou Beregovoy. Je ne sais plus en quelle année j’ai eu une copie en français de ce livre.

Si on élargit le champ, alors rappelons que la thématique de la défense de l’Occident menacé par une attaque venue de l’Est se retrouve aussi dans deux albums culte de « Blake & Mortimer » — Le Secret de l’Espadon, et SOS Météores. Et j’en passe, et peut-être des meilleurs.

J’ai continué à m’intéresser à la guerre froide bien après sa fin officielle. A l’été 1990, j’ai vu le film « A la poursuite d’Octobre Rouge », adapté du premier roman de Tom Clancy. Deux fois. Très rare — le seul autre film que j’ai vu plusieurs fois dans une salle de cinéma étant « 2001: A Space Odyssey », what else?

En 1990, « The Hunt for Red October » donnait l’impression d’être un film arrivé trop tard, arrivé en retard, décrivant une époque révolue. Un quai vide, le train étant déjà parti. Un film historique.

Dans les années qui ont suivi la dissolution de l’Union Soviétique, il m’est arrivé de ressentir, en pensant au monde, comme un vide, un grand vide. Le monde où j’arrivais n’était plus celui que j’avais essayé de commencer à comprendre.

Que reste-t-il de la guerre froide ?

Pour la plupart de mes contemporains, je crois, la guerre froide n’est qu’un mauvais rêve. Une relique du passé, pour reprendre la toute première amabilité de Judi Dench en tant que nouveau M, à 007 dans « GoldenEye » en 1995 :

I think you’re a sexist, misogynist dinosaur. A relic of the Cold War, whose boyish charms, though wasted on me, obviously appealed to that young woman I sent out to evaluate you.

Pour la majorité de mes contemporains, je crains même que ne s’applique, pour la guerre froide comme pour le reste de l’Histoire, la doctrine Guy-Hubert Bourdelle, exprimée dans « Papy fait de la Résistance » en 1982 :

Tout ça, c’est de l’histoire ancienne, ça n’intéresse plus les jeunes. Ce qu’il leur faut maintenant c’est des héros virils et musclés, genre Rocky.

Je pense que la guerre froide n’a, à bien des égards, jamais cessé. Je dis peut-être cela pour, paradoxalement, me rassurer. Mais je le pense.

L’une des phrases clefs de l’oeuvre finale de Philip K. Dick :

The Empire never ended.

L’Empire n’a jamais pris fin. La guerre froide n’a jamais pris fin.

Certes, le Pacte de Varsovie n’existe plus et l’OTAN n’a plus beaucoup de sens. Il n’y aura pas de choc entre hordes de blindés et d’hélicoptèrs de combat dans les plaines de Saxe ou dans les collines de Hesse et de Thuringe. Le « théâtre opérationnel Centre-Europe » n’est plus.

Mais les fondamentaux sont toujours là. Le NORAD est toujours là. La doctrine MAD est toujours là. Les arsenaux sont toujours là, ils ont certes été considérablement amaigris, mais l’apocalypse reste livrable en trente minutes.

La guerre froide n’a jamais pris fin, car la logique de puissance des Etats-nations et des empires n’a jamais pris fin, et je ne vois rien qui puisse lui faire prendre fin, surtout à l’ombre probable de l’agonie de la construction européenne.

J’espère que je me trompe et que ce ne sont que les lubies d’un enfant de la guerre froide.

J’espère que nous n’aurons pas à compter sur des miracles comme en octobre 1962 ou en novembre 1983.

Je me demande si le drame du Boeing KAL 007, abattu le 1er septembre 1983 au-dessus de l’île de Sakhaline intéressera ce week-end mes contemporains.

Bonne nuit.

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