Bien dans sa peau

Billet écrit en temps contraint

L’expression « être bien dans sa peau » m’a toujours mis mal à l’aise.

A vrai dire, c’est sa deuxième partie qui m’a le plus gêné. « Dans sa peau ». A une époque, on pouvait dire « être bien dans ses baskets », et je préférai cette formulation.

Et il y a le symétrique. « Mal dans sa peau ».

D’autres expressions utilisant le mot « peau » me touchent aussi, à des degrés divers. Sauver sa peau. Avoir la peau de son adversaire. Vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Je trouve cela violent, animal, cruel. On s’habitue aux formules, on oublie les connotations et les résonances, et pourtant parfois, au détour d’un livre ou d’un film, il y a quelque chose qui se réveille quand j’entends hurler « je te crèverai, j’aurai ta peau », ou « fuyez, sauvez votre peau », ou équivalent.

« Etre bien dans sa peau », ça n’a a priori rien de violent. Et pourtant…

J’ai revu il y a quelque temps « Le Silence des Agneaux », chef-d’oeuvre de 1991. L’obsession morbide pour le peau humaine y est singulièrement déclinée, avec le personnage de Buffalo Bill, qui tue ses victimes pour les dépecer et de leur peau se faire un vêtement. Mais la violence psychologique n’est jamais très loin de la violence physique. Hannibal Lecter tue son voisin de cellule juste avec des mots.

Le roman « L’Adversaire », où Emmanuel Carrère raconte l’histoire de Jean-Claude Romand, comporte quelques passages que je trouve très impressionnant, notamment celui-ci :

Ce qui se lisait à cet instant, c’était sa peur panique de la violence physique. Il avait choisi de vivre parmi des gens chez qui l’instinct de se battre s’est atrophié, mais chaque fois qu’il revenait dans son village il devait le sentir plus proche de la surface. Adolescent, il lisait dans les petits yeux bleu pâle de l’oncle Claude le mépris goguenard de l’homme qui habite sans façon son corps et sa place sur la terre pour le puceau qu’il était, toujours plongé dans ses livres.

Voici une formule intéressante : « habiter son corps et sa place sur la terre ».

David Brooks dans le New York Times du 18 juin 2013 a évoqué les excès que commencent à susciter les progrès des neurosciences :

Human beings are nothing but neurons, they assert. Once we understand the brain well enough, we will be able to understand behavior. We will see the chain of physical causations that determine actions. We will see that many behaviors like addiction are nothing more than brain diseases. We will see that people don’t really possess free will; their actions are caused by material processes emerging directly out of nature. Neuroscience will replace psychology and other fields as the way to understand action.

These two forms of extremism are refuted by the same reality. The brain is not the mind. It is probably impossible to look at a map of brain activity and predict or even understand the emotions, reactions, hopes and desires of the mind.

Voilà une autre formule intéressante : The brain is not the mind.

On peut finasser. L’esprit n’est pas le cerveau. L’esprit n’est pas que le cerveau. L’esprit n’est pas que dans le cerveau.

J’ai longtemps détesté mon corps. J’ai parfois rêvé m’en dispenser. Me dématérialiser. Ne plus être ce tas de muscles, de graisses, de tissus, de fluides, maladroit, mal à l’aise, mal dans sa peau.

La dématérialisation est un vieux thème de la science-fiction. Je me souviens avoir regardé, à l’adolescence, avec fascination, ce thème évoqué dans le classique « Planète Interdite ».

Et puis dans les années 1990s, il y a eu toutes sortes de délires autour de la « cyber-culture », qui n’est guère qu’une branche de la science-fiction. Le sommet étant, pour le meilleur et pour le pire, « The Matrix ». L’agent Smith exprime fort bien le dégoût de son corps :

I hate this place. This zoo. This prison. This reality, whatever you want to call it, I can’t stand it any longer. It’s the smell, if there is such a thing. I feel saturated by it. I can taste your stink and every time I do, I fear that I’ve somehow been infected by it. Repulsive, isn’t it? I must get out of here, I must get free.

Et puis il y a eu tous les gadgets informatiques et télématiques, du Minitel à Facebook en passant par IRC, ICQ et confrères, suggérant qu’il est possible d’exister sans son corps. Ou hors de son corps. Je garde la réalité virtuelle pour une autre fois. N’être plus son corps encombrant — être juste un flux de données. N’être plus un corps parmi d’autres dans un zoo, une prison — être des pensées immatérielles. N’être plus jugé sur des apparences corporelles, sur la couleur ou l’état de sa peau, ses plis, ses bourrelets, ses poils, ses odeurs, sa sueur — n’être qu’un flux spirituel, mental, cognitif. N’être plus qu’un esprit. N’être plus que des phrases. N’être plus que des mots. In the beginning was the Word. Oublier qui je suis.

Je ne suis pas complètement revenu de tout cela. Je relis par exemple régulièrement des longs chapitres d’Hypérion. Je réessaie périodiquement de lire les vieux romans de William Gibson. Il faudra que j’essaie « Snow Crash » de Neal Stephenson en traduction française, j’ai gardé un souvenir mitigé de la version originale.

Mais, en pratique, l’âge aidant, la normalisation aidant, la banalisation aidant, concrètement et personnellement, j’ai fini par admettre que je suis dans mon corps. Je suis mon corps. Je n’aime pas mon corps, mais j’y suis. J’y suis, j’y reste. Je n’en sortirai jamais, sauf en rêve ou en rêverie. Je suis dans ma peau. J’essaie d’être bien dans ma peau. J’habite mon corps et ma place sur la terre.

J’ai la chance d’avoir un corps en bon état. J’ai la chance d’avoir une place sur la terre plutôt confortable. De quoi est-ce que je me plains ?

Et pourtant l’injonction contemporaine « Il faut être bien dans sa peau » continue à me gratter, comme des piqûres de moustique.

De quoi est-ce que tu te plains ? C’est dans ta tête tout ça !

Bonne nuit.

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