Crédibilité de la Pax Americana et frappes aériennes en Syrie

Billet écrit en pleine nuit

Beaucoup de choses sont dites et écrites depuis quelques semaines au sujet de la Syrie, et d’une « intervention » possible de pays occidentaux en Syrie. Avec parfois beaucoup de passion et beaucoup de confusion — notamment sur les fins et les moyens.

Comme bien d’autres observateurs, je pourrais surement écrire des pages et des pages sur ce sujet tragique.

Je vais juste ici développer deux points, qu’il me tarde d’écrire depuis plusieurs jours.

Je ne prétends pas qu’ils soient les plus déterminants — on pourrait parler de gaz, de pétrole, de gazoduc, d’oléoduc, de Russie, d’Iran, d’Israël, d’action humanitaire, du malheur des populations civiles, des différentes factions en présence, des chrétiens, des sunnites, des chiites, etc, etc. Je ne suis qu’un amateur.

Je m’en tiens à deux points, qui me paraissent à moi essentiels.

Premier point : La « pax americana »

L’expression « red line » a été plusieurs fois utilisée par le Président des Etats-Unis — au moins cinq fois selon un petit récapitulatif de l’usage de cette expression. En bref, les Etats-Unis sont essentiellement en dehors du conflit syrien, mais si un belligérant utilise des armes de destruction massive — telles que des armes chimiques — dans ce conflit — comme dans un autre –, alors cela concerne la puissance dominante que sont les Etats-Unis.

Et cette « ligne rouge » a été franchie.

Dans tout ce que j’ai vu passer cette semaine, c’est l’éditorial du New York Times daté du 3 septembre, signé par Roger Cohen et intitulé « Red lines matter » qui a le plus clairement pointé l’importance d’une telle ligne rouge. Il s’agit de la crédibilité des Etats-Unis et du système américain — de ce qu’on appelle parfois la « pax americana« .

It is the credibility of the United States as a European and Asian and Middle Eastern power that underwrites global security.

In the Americas, the crisis that began in October 1962 with the presentation of evidence to President John F. Kennedy of Soviet missile sites under construction in Cuba, 90 miles off the Florida coast, provided a stern test of U.S. credibility. Kennedy, like President Barack Obama over Syria, took his time before declaring: « It shall be the policy of this nation to regard any nuclear missile launched from Cuba against any nation in the Western Hemisphere as an attack by the Soviet Union on the United States, requiring a full retaliatory response upon the Soviet Union. » In the end, Moscow backed down.

(…) a global question of overriding importance has now arisen out of Syria.

That is the question of the enduring credibility of the American « red lines » that have been a foundation of the post-1945 world order.

On pense ce qu’on veut du système américain. On peut relativiser autant qu’on veut la « pax americana » — qui, depuis 1945 et depuis 1991, n’a pas empêché toutes sortes de conflits armés et de drames. On peut louer ou critiquer autant qu’on veut l' »empire étasunien », l’impérialisme américain, et toutes ces sortes de choses. On peut apprécier la sagesse de Dwight D. Eisenhower, ou déplorer les délires de l’hyperpuissance américaine dévoyée par George W. Bush. On peut chanter sa beauté, ou diagnostiquer son délitement inéluctable.

On pense ce qu’on veut du système américain, mais si on l’enlève, qu’est-ce qu’on met à la place ? A-t-on quelque chose à mettre à la place ? En Asie orientale, au Moyen-Orient, au Proche-Orient, en Europe, la question se pose en termes différents. Mais soyons clair, le chaos n’est jamais très loin si on n’y prend pas garde. La nature a horreur du vide. Le pouvoir, la tentation du pouvoir, la force, l’illusion de la force de la force, tout cela peut déraper très vite.

Les allusions à des « capitulations » « style Munich 1938 » me paraissent stupides, mais je pense qu’il faudrait réfléchir au destin de l’ordre issu du traité de Versailles après 1919, ordre que personne ne garantissait vraiment, ce qui a permis à divers pays de laisser libre cours à leur agressivité — bien avant Munich en 1938, penser au Japon envahissant la Mandchourie en 1931 ou à l’Italie envahissant l’Ethiopie en 1935 (avec recours aux armes chimiques, soit dit en passant).

Qui garantit l’ordre mondial, même approximatif ? Depuis 1945, et surtout depuis 1991, c’est l’Etat nommé Etats-Unis d’Amérique.

Michel Audiard disait, de mémoire :

La gendarmerie, c’est comme la Sainte-Vierge : si elle ne fait pas une apparition de temps en temps, les gens cessent d’y croire.

Deuxième point : Le mythe de la guerre aérienne

Est-ce qu’il y a encore des gens pour croire à la « guerre propre », ce grand mythe des années 1990s, de la première guerre du Golfe (1990-1991) à la petite guerre du Kosovo (1999) ? J’espère que non, mais je n’en suis pas convaincu. La guerre comme un jeu vidéo « propre », et autres violences par écrans interposés — y compris le management –, ça fait fureur.

Dans ce monde de fausses évidences et d’abrutissement généralisé, combien de gens croient sincèrement que, dans le fond, il suffirait d’appuyer sur quelques boutons, d’envoyer quelques missiles, pour pulvériser ce qu’il faut en Syrie en quelques heures et régler le problème, le tout sans faire de victimes chez le gentil assaillant — « nous, les bons » ?

Je redoute en fait moins le mythe de la « guerre propre » que le mythe de la « guerre aérienne ».

Est-ce qu’une guerre a jamais été gagnée uniquement par des frappes aériennes — qu’elles soient administrées par des avions bombardiers, des missiles de croisière ou des missiles balistiques ? Je ne crois pas.

Est-ce qu’une guerre a jamais été juste raccourcie, abrégée, par des frappes aériennes judicieuses ? Je ne crois pas. Prenons la première guerre du Golfe, celle de 1991. A première vue, elle pourrait rentrer dans cette définition : six semaines de frappes aériennes ont permis une victoire en une centaine d’heures aux troupes terrestres. Oui, mais ces troupes terrestres, c’était environ un demi-million de soldats, de mémoire, excusez du peu — et je n’ai plus en tête l’ordre de grandeur du nombre d’unités blindées, etc.

Est-ce qu’une guerre aérienne a jamais permis de changer l’état d’esprit d’une population dans le sens souhaité ? Je ne crois pas. Je suis même persuadé du contraire. Subir des bombardements aériens — qu’ils soient massifs comme pendant la Deuxième Guerre Mondiale, ou « ciblés », « chirurgicaux » comme on dit maintenant, cela a plutôt tendance à souder les populations, à attiser l’hostilité envers les assaillants, et in fine à jeter les populations dans les bras de leur gouvernement. Du pain béni pour un dictateur aux abois.

L’efficacité réelle des campagnes de bombardement massives de la Deuxième Guerre Mondiale est un sujet historique très intéressant, des personnages tel que Curtis LeMay ou Robert McNamara sont très intéressants, je ne vais pas approfondir ça cette nuit.

Je veux juste terminer par ce qui est peut-être l’un des mythes fondateurs de notre époque : Hiroshima.

Hiroshima et Nagasaki. Bombardements aériens par arme de destruction massive. Ces deux bombardements aériens ont, selon l’Histoire classique — celle qu’on enseigne, celle que tout le monde connait –, mis fin à la Deuxième Guerre Mondiale en forçant le Japon à capituler. Cela a permis, sinon de fonder au moins de fortifier, d’une part, le mythe de la « guerre aérienne », d’autre part, les théories de la dissuasion nucléaire.

Slate a publié en juin dernier la traduction d’un article d’un auteur américain, Ward Wilson, qui met sérieusement à mal cette histoire. C’est un article long et détaillé. Il ne s’agit pas de théorie de la conspiration. Pour faire court, selon cet auteur, ce qui a décidé le Japon à négocier avec les Etats-Unis, c’est l’entrée en guerre de l’Union Soviétique, via l’île de Sakhaline, bien plus dangereuse qu’une éventuelle invasion américaine partant de bases lointaines dans plusieurs mois. Lisez l’article, il vaut le détour.

Sur le sujet précis du caractère décisif — ou pas — des bombardements atomiques en particulier, et des bombardements aériens en général :

Mais du point de vue des Japonais de l’époque, le largage de la bombe sur Hiroshima ne se distingue guère d’autres événements. Il est après tout bien difficile de distinguer une goutte de pluie au beau milieu d’un ouragan. A l’été de 1945, l’USAAF est en train d’effectuer une des plus intenses campagnes de destruction de centres urbains de l’histoire mondiale. 68 villes japonaises sont bombardées, et toutes sont partiellement ou intégralement détruites.

On estime à 1,7 million le nombre de personnes sans-abris, à 300.000 le nombre de tués, et à 750.000 le nombre de blessés. 66 de ces villes ont été attaquées avec des bombes traditionnelles, deux avec des bombes atomiques. Les destructions engendrées par les attaques conventionnelles sont immenses. Nuit après nuit, durant tout l’été, des villes entières partent en fumée. Au beau milieu de cette avalanche de destruction, il ne serait étonnant qu’une attaque ait fait plus impression qu’une autre – quand bien même elle a été effectuée avec une arme d’un nouveau genre.

Ainsi que :

Deux jours après le bombardement de Tokyo de mars 1945, l’ancien ministre des Affaires étrangères Shidehara Kijuro exprime un sentiment qui semble traduire l’état d’esprit qui règne alors au plus haut sommet de l’Etat japonais. Shidehara affirme que « les populations vont progressivement s’habituer à être bombardées quotidiennement. Au fur et à mesure, leur sentiment d’unité et leur résolution ne feront que croître. »

Bref, je suis sceptique sur ce qu’on peut attendre de bombardements aériens, en Syrie comme ailleurs.

Conclusion

Les Etats-Unis d’Amérique vont lancer des frappes aériennes en Syrie. Pour préserver la « crédibilité » (relative) de la (relative) « pax americana ».

Ces frappes ne mettront pas un terme à la guerre civile en Syrie. Elles pourraient même l’aggraver.

Est-ce un paradoxe : Des frappes pour dissuader, mais sans effet, ne dissuaderont rien ?

C’est un paradoxe, si l’effet attendu est de mettre fin à la guerre civile en Syrie.

Ce ne sera pas un paradoxe, si l’effet obtenu est réel sur le régime syrien, ne le détruit pas forcément, mais lui fait suffisamment mal pour que cela se voit. L’effet devra être calculé pour servir d’avertissement à tout autre détenteur d’armes de destruction massive tenté de s’en servir. Est-ce faisable ? Je n’en sais rien.

Ce sera un paradoxe, si l’effet obtenu s’avère négligeable pour le régime. Les paradoxes d’aujourd’hui étant les préjugés de demain, certaines personnes mal intentionnées ne croiront plus à la Sainte-Vierge.

J’espère que le Président des Etats-Unis ne va pas rater son coup.

Bonne nuit.

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