Either you are with us, or you are against us!

Billet écrit en temps contraint

Les débats sur la situation en Syrie prennent une tournure qui ne me plait pas. Par parenthèse, mon opinion personnelle est ambiguë et paradoxale.

Beaucoup de gens sont opposés à toute action militaire des pays occidentaux en Syrie. C’est leur droit.

Parfois pour des raisons liées au sujet : ils doutent de l’efficacité d’une telle intervention, ils soupçonnent des motivations cachées de certains acteurs (pétrole ? gaz ? Qatar ? gazoduc ? etc), ils doutent de l’honorabilité de tout ou partie des rebelles qui seraient probablement aidés par une action contre Bachar El Assad, ils doutent des preuves brandies par John Kerry et Susan Rice (valent-elles mieux que celles brandies en 2003 par Colin Powell et Condoleeza Rice ?), etc. Arguments parfaitement valables.

Et puis parfois des raisons plutôt « hors-sujet » : ils n’aiment pas François Hollande, ils n’aiment pas Barack Obama, ils se méfient des visées impérialistes des Etats-Unis, ils voient la main d’Israël derrière tout cela, ils sont contre la guerre en général, etc. Admettons.

Et puis ensuite, depuis quelques jours, ils s’emballent.

Proclament qu’il ne faut pas la guerre en Syrie, et qu’il faut sauver la paix — alors qu’il y a déjà une guerre (civile) en Syrie, la Syrie est tout sauf en paix, il n’y a aucune paix à sauver.

Se mettent à trouver des qualités au régime de Bachar El-Assad, présenté comme pas plus dangereux que les rebelles finalement, présenté comme un rempart face aux « djihadistes », face aux sinistres monarchies du Golfe, et bien sûr face au Grand Satan de Washington — alors que, franchement, ce type me semble juste un dangereux criminel de guerre, suis-je naïf ?

Se surprennent à vanter l’action de la Russie, à voir en la Russie un acteur désintéressé et pacifique, à voir en Vladimir Poutine un apôtre de la paix, de la négociation et du désarmement — alors que, comment dire ? Tchétchénie ?

Il n’y a pas de petits saints dans cette histoire en Syrie. Il y a toutes sortes d’acteurs, dirigeants, Etats et autres, poursuivant toutes sortes d’intérêts. Certains ont les mains plus sales que les autres. Certains ont les mains très, très sales.

Comment peut-on en arriver à prêter des qualités à de parfaits salauds ?

Par cette logique binaire, bien dans l’esprit du temps, que je déteste : L’ennemi de mon ennemi est mon ami ! Choisis ton camp, camarade ! Si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous ! Si je déteste Hollande et que Hollande s’en prend à Assad, alors je dois avoir de la sympathie pour Assad ! Etc.

Selon une interprétation courante, déjà évoquée, les mots « diable » et « diabolique » viendraient du grec « dia-ballein », « couper en deux ». N’ayant plus fait de grec ancien depuis plus de 25 ans, je ne peux être sûr de cette étymologie, et Google ne m’aide pas beaucoup. Mais si cette étymologie n’est qu’approximative, l’idée est intéressante. Est diabolique ce qui divise, ce qui coupe en deux, ce qui brise l’harmonie en coupant en deux. Le diable prospère sur la division, les querelles artificielles, la zizanie fratricide.

Demain est le 11 septembre 2013, donc le douzième anniversaire des attaques terroristes du 11 septembre 2001.

J’ai gardé un mauvais souvenir des années qui ont suivi cette tragédie. Je reste convaincu que cette tragédie aurait pu être gérée autrement, qu’il n’y avait aucune fatalité à ce que cette tragédie dégénère, métastase, comme cela s’est produit, en Afghanistan, en Irak et ailleurs.

Pour moi, le premier signal clair que tout allait partir en vrille est le discours prononcé le 20 septembre 2001 par George W. Bush devant le Congrès, avec notamment ces deux terribles phrases :

Every nation, in every region, now has a decision to make. Either you are with us, or you are with the terrorists.

Comment un président des Etats-Unis a-t-il pu dire une chose pareille ?

Toute l’orientation prise dans les jours, les semaines, les mois qui ont suivi le 11 septembre 2001 sont marqués par cette idée diabolique : chacun doit choisir son camp. Tous ceux qui ne sont pas avec nous, sont avec les terroristes. C’est très simple. Ce n’est pas compliqué. Pas besoin de nuances. Pas besoin de s’encombrer la tête avec la complexité et la profondeur du monde.

Je passe sur le concept même de « guerre contre le terrorisme », concept débile, on ne part pas en guerre contre une méthode ou un procédé — et le terrorisme n’est que cela, une méthode, un procédé, un outil. On part en guerre contre un Etat. On peut parler par extension de guerre contre une organisation telle que Al-Qaeda, même si ça relève plus de la police, des services secrets et des opérations spéciales, que d’une armée ordinaire. Mais parler de guerre contre le terrorisme, comment un tel non-sens a-t-il pu devenir doctrine d’Etat ? Et le rester aussi longtemps ?

J’ai gardé un très mauvais souvenir de l’automne 2002 et de l’hiver 2003, quand s’est déchaînée la propagande vouée à justifier la guerre débile contre l’Irak. Avec sans cesse ce chantage intellectuel : si vous n’êtes pas avec nous, prenez garde, nous viendrons nous occuper de vous un jour …

Pendant cette période, j’ai souvent constaté que les plus féroces va-t-en-guerre n’étaient pas forcément des citoyens américains, mais des non-Américains, cherchant, plus ou moins inconsciemment, à se rassurer, à se convaincre qu’ils étaient dans le bon camp, pas dans le mauvais camp. C’était risible, mais ça ne me faisait pas rire.

Pendant cette période s’accumulèrent les mensonges concernant l’Irak — contrairement à la Syrie de 2013, l’Irak de 2002 n’était pas en guerre ; contrairement à la Syrie de 2013, l’Irak de 2002 n’avait plus d’armes de destruction massive. Je détestais George W. Bush, comme beaucoup d’autres gens, mais à aucun moment cela ne m’a amené à éprouver de la sympathie pour Saddam Hussein et son régime. Et pourtant on ressentait dans l’atmosphère fuser cet impératif implicite : choisis ton camp !

Je développerai probablement dans d’autres billets des exemples moins nets où cette logique diabolique n’en produit pas moins des coupures très franches et très détestables. Pour ce soir, j’en reste à 2013 et 2001 – 2003.

J’aime beaucoup cette formule d’Albert Camus, qui sert ou a servi de devise à un journal ces dernières années (Marianne ?) :

Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti.

Mais, peut-être parce que j’appartiens à cette génération arrivée à l’âge adulte à la supposée « Fin de l’Histoire » (au sens Francis Fukuyama 1989), je n’aime pas « choisir un camp ». Je me défends de « prendre parti » trop nettement. Ça m’arrive de le faire, mais instinctivement je ne veux pas que ça soit trop dur, trop tranché, trop prolongé. Il y a quelque chose qui me retient.

En 1990 – 1991, j’écoutais comme tout le monde Jean-Jacques Goldman, et en particulier cette chanson « Né en 17 à Leidenstadt » :

Et si j’étais né en 17 à Leidenstadt

Sur les ruines d’un champ de bataille

Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens

Si j’avais été allemand ?

Et qu’on nous épargne à toi et moi si possible très longtemps

D’avoir à choisir un camp

Peut-être est-ce bien une question de génération. Ou peut-être est-ce une question de lâcheté — je me dis souvent centriste, je ne sais pas si je le suis vraiment, mais je sais que pour quantité de gens le mot « centriste » est synonyme de « lâche », les gens sont mesquins … Peut-être suis-je juste un lâche.

En attendant, je refuse qu’on trouve des qualités à Bachar El-Assad juste parce qu’on n’aime pas Barack Obama ou François Hollande.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Either you are with us, or you are against us!

  1. Square dit :

    Très bon billet je trouve je partage ce sentiment

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