Ça ne m’intéresse plus

Billet écrit en temps contraint

Je l’ai déjà écrit, mon travail ne m’intéresse plus.

Je travaille dans l’informatique. Et ça ne m’intéresse plus.

C’est arrivé année après année, poste après poste, tout doucement.

Ça n’a pas été linéaire. Il y a eu des rebonds, et il y a eu des chutes brutales. Sur la durée, c’est un lent déclin.

Ça s’est à peine vu.

Ce n’est même peut-être pas apparent. Ça ne se voit pas. Il ne faut pas que ça se voie : cette époque, ce petit monde, tient trop aux apparences.

Mais sans aller dans l’excès, les apparences ne sont pas aussi méprisables que je le pensais à l’adolescence. Les apparences font partie de ce que nous sommes.

En vieillissant j’ai admis la nécessité de soigner les apparences, et j’ai commencé à m’améliorer un peu dans cet art. Pour survivre, et puis donc aussi par humanité, humanité découverte sur le tard, mais humanité sincère.

J’ai découvert au fil des années que les gens sont plus intéressants que les machines, que les caractères humains valent mieux que les processus et les techniques. J’ai honte de m’être brouillé avec des gens intéressants pour des histoires de boulot. J’ai honte d’avoir laissé un mauvais souvenir, par intransigeance ou exigence professionnelles. Tout ce sur quoi j’ai travaillé, il y a 5 ans, 10 ans, 15 ans, tout cela est oublié, les systèmes ont été débranchés, les produits ont été arrêtés, les entreprises ont été rachetées ou fermées, mais les gens, les ex-collègues, eux, vivent encore, et certains ont surement gardé un sale souvenir de moi.

Une collègue américaine m’avait longuement expliqué, il y a une dizaine d’années, quelque chose comme :

They will forget what you said, but they will never forgive how bad you made them feel.

Forget, forgive, deux verbes si proches …

Mon point de départ était assez peu humain, pour tout dire. Je suis juste devenu un peu plus humain, ou un peu moins inhumain.

Mon point de départ était obsédé par l’idée d’être utile, l’importance d’être sérieux, de produire, de faire quelque chose. Et peu soucieux d’être humain. Peu humain. Très peu humain.

Et puis les courbes se sont croisées. Je suis plus humain, mais mon travail ne m’intéresse plus. Est-ce que c’est lié ? Je n’en sais rien.

Quand on me demande ce que je fais, hors du cadre professionnel, chez des amis, chez des cousins, j’élude. Et quand je ne peux pas éluder, j’ai du mal à arriver à valoriser ce que je fais. Je n’arrive pas à défendre, à prétendre, à soigner les apparences. Je dis juste « je travaille dans l’informatique ». Je m’en tiens au minimum. Je préfère parler d’autre chose. Ça ne m’intéresse pas. Mais je ne peux pas le dire.

Comment en suis-je arrivé là ?

Comment en suis-je arrivé à cette idée que : Ce que je fais n’a aucun intérêt ? Ce que je fais ne sert à rien ? Je perds mon temps ? Le temps ! Le temps, qui est ce qui manque le plus, toujours.

Peut-être ai-je fait trop de mauvais choix — parfois j’ai l’impression de n’avoir fait que des mauvais choix. Des impasses, des rebroussements, des traversées du désert. De la stagnation. De l’impuissance. De l’isolement.

Peut-être suis-je juste un raté professionnel. Ou un frustré.

Ou un imposteur. Un faux informaticien.

Je ne lis plus la presse spécialisée. Je ne suis plus les sites Web spécialisés. Je ne m’intéresse plus beaucoup aux évolutions des techniques, des outils, des méthodes. Je trouve en général que cela tourne en rondl’informatique tourne en rond. Qu’on réinvente sans cesse la roue. Qu’on se recrée des problèmes déjà posés et résolus 5 ans, 10 ans, 15 ans avant. Qu’on s’agite beaucoup pour pas grand’chose. Je me trompe probablement. Il se passe des choses extraordinaires dans l’informatique. C’est juste qu’elles se passent hors de ma portée.

Je pourrais certainement écrire des pages et des pages sur le travail en informatique, l’expérience vécue en informatique, les cultures, les coutumes, les modes, les open spaces, les clichés, les codes, etc. Il y a de quoi faire. J’ai de la matière. Seulement, voyez-vous, justement, ça, ça ne m’intéresse plus.

Je ne sais pas pourquoi en fait. Pourquoi j’en suis arrivé là … Et en écrivant ces lignes, je m’aperçois que savoir pourquoi j’en suis arrivé là, comment j’en suis arrivé là, ça aussi, ça ne m’intéresse pas non plus.

Je ne sais pas pourquoi. C’est juste que ça ne m’intéresse plus.

Je fais mon travail, j’y vais tous les matins, j’essaie de le faire bien, j’essaie de mériter mon salaire, de produire, de livrer, de faire, de répondre aux attentes, de résoudre les problèmes, de trouver des solutions. J’essaie d’être un honnête travailleur. Je suis un honnête travailleur.

Je fais mon travail suffisamment bien pour avoir périodiquement quelques formes de reconnaissance, de confiance, d’appréciation. C’est déjà ça. Même si je sais toute la relativité de ces choses, parfois sincères mais parfois superficielles, tout ce qui monte finit par descendre, on ne peut pas plaire à tout le monde et toutes ces sortes de choses.

Je sais qu’il est encore possible que mon travail parvienne à me dépasser, à prendre trop de place, à drainer trop d’énergie. Je crois même que, ces dernières semaines, il est en train de le faire … mais dans le fond, non, il ne m’intéresse pas.

Je n’ai pas de plan de rechange. Je n’ai pas d’idée suffisamment concrète d’une alternative. J’ai besoin de gagner ma vie — j’ai un crédit immobilier à rembourser, des enfants à nourrir, une maison à chauffer, toutes sortes de frais plus ou moins absurdes. Je ne peux pas m’arrêter.

J’ai des tas de choses en tête, mais rien de précis au fond. C’est dense, mais c’est éparpillé. Ce que je voudrais lire, voir, faire, comprendre. Ce blog en témoigne. Ce que j’aurais du faire autrement. Ce que j’aurais pu faire.

Démonter un parcours, c’est visualiser toutes les bifurcations qui auraient été possibles, qu’on n’a pas prises, la plupart du temps parce qu’on ne les a tout simplement pas vues. Par manque de connaissance, de courage, ou d’imagination.

Ce qui est fait est fait.

Le cœur n’y est plus, mais faute de mieux, il faut bien continuer.

Et ça ne sert à rien de faire la gueule. Il faut savoir faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il faut sourire. Il faut être gai. Il faut aller de l’avant. Il faut essayer d’aider les gens à se sentir bien. Et d’ailleurs, je passe pour un collègue positif, constructif, gai, tirant les gens vers le haut, mettant une bonne ambiance, etc. Je passe pour … mais non, je suis ! C’est moi. Ce n’est pas de la frime. Ce n’est pas juste parce que ça fait partie du boulot.

Je suis un honnête travailleur de l’informatique, et je suis aussi un individu que l’informatique n’intéresse plus. Je suis les deux à la fois. Je ne suis pas à une contradiction près. Je crois à la dialectique. Mais je peine souvent à faire, d’une thèse et d’une antithèse, émerger une synthèse. Monter à un plan supérieur. M’élever.

J’aimerai croire aux métamorphoses.

Bonne nuit.

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7 commentaires pour Ça ne m’intéresse plus

  1. Samir Souibes dit :

    Merci pour ce post que j’aurai pu (que j’aurai voulu) écrire.
    Je me sens moins seul à présent

  2. Nicolas dit :

    Ton post a deux ans, j’ai lu une partie de ceux que tu as écrits depuis. Ils sont drôlement désabusés. En tout cas, je partage avec toi un dégoût de mon travail. Je suis diplômé en informatique et j’ai ensuite travaillé dans les télécoms. J’ai tenu 20 ans à exercer un métier qui ne m’intéresse pas, pour le confort matériel qu’il m’a apporté. J’ai vécu quelques petites déprimes par-ci par-là. J’ai divorcé aussi. Et puis, une rencontre avec une femme que je qualifierais de lumineuse après quelques rencontres avec des personnes chez qui les arts avaient une place fondamentale, m’a renvoyé mon image comme un miroir, brutalement. Je sais que j’ai la chance de posséder un trésor : un optimisme qui agit comme un moteur trop souvent étouffé. Je me suis tout de même effondré à l’issue de cette histoire amoureuse. C’est aujourd’hui difficile au travail, je viens avec la boule dans la gorge, mais j’ai découvert que la pratique d’un art, sans prétention, sans don particulier, me donne un recul que je ne soupçonnais pas. On m’a proposé d’essayer et, pour la première fois depuis de longues années, je me suis plongé dans ma création, sans me poser la question du temps, du sens de ce que je faisais. Eh bien, mon confort matériel me sert aujourd’hui à m’offrir des stages, en attendant de laisser mûrir ma sortie. C’est dur au quotidien ce travail, mais je sais qu’il y a une porte et du beau qui brille derrière. Je suis par ailleurs conscient à chaque instant de ma souffrance et de mes angoisses. Je ne passe pas par dessus et c’est déjà un moyen de reprendre les rênes.

    • Merci pour votre commentaire et votre expérience. Je n’ai pas encore trouvé d’échappatoire, j’ai l’impression de m’enfoncer toujours un peu plus dans une impasse, je ne sais pas combien de temps ça peut durer, jusqu’où ça peut aller ; je sais juste qu’il n’y a rien au bout.

      • Samir dit :

        Mais non : comme dit Nicolas, « il y’ a du beau derrière », il y’ a du beau partout.
        Déjà ce billet exceptionnel que tu as posté, c’est pour moi un aboutissement, un truc merveilleux que j’espère tu ne supprimera pas, un jour de dépit.
        Honnête travailleur de l’informatique.
        Honnête travailleur.
        Honnête.
        Je te salue.

      • Merci. C’est pas drôle tous les jours.

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