Pourquoi Merkel doit partir

J’ai déjà expliqué, l’hiver dernier, dans un long billet intitulé « L’homme le plus dangereux d’Europe » ce que je pense d’Angela Merkel.

A une semaine des élections en République Fédérale d’Allemagne, je reviens sur ce sujet.

Je vais être clair : je souhaite la défaîte d’Angela Merkel, et je souhaite une coalition dirigée par Peer Steinbrück. Je sais que c’est peu probable. Je sais que, si ça ne se produit pas, ce billet semblera a posteriori ridicule, excessif, grotesque ou déplacé, mais ce n’est pas grave. It’s just part of the game.

Pour ce que j’en sais, Peer Steinbrück est un homme compétent. Il a été aboubé par Helmut Schmidt. Il est sympathique, par ses gaffes, ses maladresses, sa lourdeur. Et puis, un homme qui a été traité de « gros con » par Nicolas Sarkozy en plein réunion des ministres des finances européens en juillet 2007 mérite une certaine considération.

Mais il ne s’agit pas de Steinbrück. Il ne s’agit pas non plus du SPD, le vénérable Sozialdemokratische Partei Deutschlands, qui s’est souvent égaré au cours de sa longue histoire, qui débuta avant même le Deuxième Reich. En 1914, il fut incapable d’enrayer la machine de guerre de Guillaume II — j’y reviendrai probablement. En 1933, il fut spectateur dans l’honneur, mais impuissant, de la débâcle de la République de Weimar.

Il ne s’agit ni de Steinbrück, ni du SPD.

Il s’agit d’Angela Merkel. Il s’agit de la politique d’Angela Merkel depuis l’automne 2009, avec sa coalition CDU – FDP.

Depuis le printemps 2010, sous l’inspiration notamment de Merkel, l’Europe subit l’austérité. Les conséquences sont connues. L’austérité est un échec. L’austérité est, pour les peuples d’Europe du Sud, un carnage. L’austérité a mené à une impasse.

L’austérité est un échec, pour tous les pays d’Europe sauf, apparemment, l’Allemagne — et quelques petits pays satellites proches. Apparemment et temporairement.

Toute la campagne électorale de Merkel repose sur sa popularité personnelle, et sur la prospérité apparente et immédiate de l’Allemagne ces dernières années. De l’Allemagne en tant que pays — car, bien sûr, pour le quart de ses travailleurs condamnés aux mini-jobs, c’est un peu différent. Apparemment, vu d’Allemagne, vu d’une majorité relative d’Allemands, la politique de ces quatre dernières années peut être vue comme un succès, pour l’Allemagne, pour une majorité relative d’Allemands.

Mais pour tous les autres pays d’Europe, cette politique est un désastre.

Merkel et ses complices ont mis en place une machine infernale. Rarement le proverbe « les malheurs des uns font le bonheur des autres » n’aura été aussi clairement mis en oeuvre.

L’austérité enfonce les pays du Sud, et renforce les pays du Nord — réduits à l’Allemagne et ses satellites. Cette machine infernale a plusieurs ressorts. Le plus connu est celui des différentiels de taux d’intérêt.

Plus les marchés financiers imposent des taux d’intérêt arbitrairement élevés aux pays du Sud, plus ceux offerts à l’Allemagne sont généreux. Les pays du Sud s’enfoncent ainsi dans la spirale de l’endettement — même ceux dont les finances sont en large excédent primaire (hors intérêts), tels que l’Italie. Et l’Allemagne peut, en contrepartie, se financer à bon compte, quasiment gratuitement. Elle est la seule à vraiment bénéficier des largesses de la banque centrale.

Il y a d’autres ressorts. Le chômage de masse des pays du Sud offre à l’Allemagne une main d’oeuvre à bon marché, qu’elle ne se prive pas d’utiliser, avec un cynisme assez effarant. La liquidation progressive des industries des pays du Sud, asphyxiés par la fuite des capitaux vers le Nord, renforce les industries de ce Nord en leur enlevant des concurrents. Et j’en passe.

Merkel et ses complices ont ainsi transformé l’euro en une prison. Ou une cage. Le mot est de Martin Wolf, dans The Financial Times, déjà cité sur ce blog :

The eurozone is a cage for masochists.

Merkel et ses complices ont ainsi durablement discrédité l’Union Européenne, voire l’idée européenne. Vu du reste de l’Europe, l’Union Européenne est une contrainte, une prison, un vecteur de malheurs. Vu du reste de l’Europe, l’Union Européenne n’est plus synonyme d’espoir et de paix, elle est synonyme de désespoir — mais pas (pas encore ?) de guerre.

Je ne sais pas si ce discrédit est irrémédiable à ce stade — je suis persuadé que, avec quatre années de plus de la potion de Merkel, il le sera.

Merkel s’est acharnée à envoyer un message négatif, méprisant, moralisateur, au reste de l’Europe — rebaptisé « périphérie ». En résumé : « Vous n’avez qu’à être compétitifs ! » En sous-titre subliminal : « Vous avez qu’à bosser, bande de feignants ! » Alors que la prison qu’elle a fait de l’euro empêche le Sud, non seulement d’être compétitif au prix de dévaluations, mais même d’être seulement un compétiteur car ses bases industrielles sont démantelées. Les travailleurs d’Europe du Sud ne peuvent pas être compétitifs, car il n’y a tout simplement plus d’emploi, plus de système économique !

La politique de Merkel a un parallèle historique, c’est celle du chancelier Heinrich Brüning en 1931. Au nom de la vertu budgétaire, et au nom de contraintes extérieures, les suites du grand krach de Wall Street en 1929, mais aussi le paiement des dommages de guerre imposés par le sinistre Traité de Versailles –, c’est la même spirale infernale qui est enclenchée — austérité, déflation, dépression, chômage de masse, etc. Cette politique est alors infligée par Brüning à la seule Allemagne. Et elle jette l’Allemagne dans les bras d’Hitler — avec certes quelques autres complicités et calculs.

Cette fois-ci, cette politique est appliquée à toute l’Europe. A nouveau au nom de la vertu budgétaire (dont Merkel a même fait un traité !), et au nom de contraintes extérieures, notamment les dettes devenues publiques après la débâche financière de 2008. Je crains qu’elle ne jette toute l’Europe entre les bras de nouvelles formes de fascisme, connues ou inconnues, en train de s’inventer ou de se réinventer. Les germes sont déjà bien visibles, y compris en France. Je ne sais pas quel pays européen serait le premier à succomber au fascisme. Le noeud du drame de 1933 est que le fascisme s’empara alors de la deuxième puissance industrielle — donc du deuxième potentiel militaire — de la planète. Si le fascisme doit s’emparer d’un pays européen dans les prochaines années, ce serait sur le papier moins grave — je note cependant que parmi les pays écrasés par l’austérité et candidats au fascisme, il y a une puissance nucléaire. La France.

Ce ne sont que des craintes.

Mais au fait, quel est l’espoir que promet Merkel ? Y en a-t-il seulement un ? Les échos de sa campagne électorale sont assez décevants à cet égard. Son message est : « vous me connaissez, faites-moi confiance ». Son slogan est : « avec moi, l’Allemagne est entre de bonnes mains ». Elle n’a pas conclu son débat télévisé avec Steinbrück par un message ou un appel, mais par : « et maintenant, je vous souhaite une bonne soirée ». Dormez en paix, braves gens, je veille sur vous.

J’ai pensé à une époque que Angela Merkel et Wolfgang Schaeuble, son ministre des finances, le seul et véritable héritier politique d’Helmut Kohl, avaient au moins un dessein européen. Qu’ils allaient incarner une sorte de ruse de l’Histoire. Qu’ils allaient profiter d’une situation détestable pour préparer un grand saut fédéral. Je n’y crois plus du tout. Merkel n’a aucun dessein européen. Merkel a contribué à faire détester Bruxelles du reste de l’Europe, en donnant à Bruxelles un rôle de père-fouettard abruti … et par-dessus le marché, Merkel n’aime pas Bruxelles. Elle ne veut pas de fédéralisme. Elle veut juste un Conseil Européen où, elle continuera à faire la pluie et le beau temps et à écraser tous les autres de son mépris et sa morale à deux balles.

Merkel n’a aucun dessein européen, je ne sais même pas si elle a un dessein tout court.

Elle est la vieille chancelière d’un pays qui vieillit. On en revient toujours à ces deux chiffres-clefs : chaque année, en France, 750 000 jeunes arrivent sur le marché du travail ; chaque année, en Allemagne, 280 000 jeunes arrivent sur le marché du travail. Il faudrait les compléter par les chiffres du nombre de personnes partant chaque année à la retraite.

Que veut Merkel ? Que tout continue comme avant. Que son pouvoir se perpétue. Soit. C’est le propre de tout politicien arrivé au pouvoir. Mais encore ? Que veut-elle ? Que veut-elle pour l’Allemagne ? Que veut-elle pour l’Europe ? Que tout continue sur la trajectoire engagée en 2009 ?

Que veut Merkel ?

Mon père a pris sa retraite il y a quelques années. Les parents de mes amis ont pris aussi leur retraite ces dernières années, chacun à leur tour. C’est l’âge. Certains l’avaient préparée, s’étaient bâti des activités, des projets, des rêves. D’autres pas. Le père d’un de mes meilleurs amis, le premier lundi de sa retraite, s’est levé à l’heure habituelle, s’est habillé, a mis sa cravate, a pris sa voiture, a roulé, et s’est garé sur le parking de son lieu de travail. Il a attendu, peut-être une demi-heure. Avant de finalement rentrer chez lui.

Quelque temps plus tard, il aurait dit :

J’attends la mort.

Je crois, je crains, que ce ne soit le seul projet de Merkel. Attendre. Attendre la mort.

Je me demande même si elle ne considère pas que, au fond, l’Europe est déjà morte. Telle le message clef du roman clef de Philip K. Dick, Ubik :

I am alive and you are dead.

J’espère que je me trompe.

En attendant, j’espère que les électeurs allemands, dimanche 22 septembre 2013, mettront fin à la carrière politique d’Angela Merkel. Rien ne garantit qu’une coalition dirigée par Peer Steinbrück améliorera grand’chose in fine, mais elle essaiera. Alors que, à mon humble avis, rien ne serait pire que de poursuivre la trajectoire engagée par Angela Merkel depuis 2009.

Bonne nuit.

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