Le Flash Crash du jeudi 6 mai 2010

Je considère le Flash Crash du jeudi 6 mai 2010 comme un des événements les plus importants de la décennie. A tort ou à raison. C’est juste mon avis personnel. Je peux me tromper.

Personnellement, je n’ai aucun souvenir de ce qui s’est passé ce jour-là dans le monde. Début mai 2010, j’étais embourbé dans une passe très difficile professionnellement, et j’étais assez déconnecté des affaires du monde. Je n’avais pas le temps de lire les journaux. Ne travaillez jamais !

Des événements ont eu lieu ce jour-là dans le monde, des événements importants. C’était le jour des élections générales au Royaume-Uni, avec la défaite annoncée de Gordon Brown, qui levait le dernier obstacle au déferlement sur l’Europe de la politique d’austérité. La machine infernale d’Olli Rehn, Jean-Claude Trichet et les autres avait commencé à rouler. Angela Merkel avait prononcé la condamnation à mort des pays faibles. Une première vague d’émeutes balayait Athènes.

A priori, les livres d’Histoire parleront de Brown et de Cameron, de Merkel et d’Athènes, à la date du jeudi 6 mai 2010.

Mais je pense que ce qui restera surtout du jeudi 6 mai 2010, c’est le « Flash Crash ».

Voici comment Wikipedia définit l’événement « Flash Crash » :

The May 6, 2010 Flash Crash also known as The Crash of 2:45, the 2010 Flash Crash or just simply, the Flash Crash, was a United States stock market crash on Thursday May 6, 2010 in which the Dow Jones Industrial Average plunged about 1000 points (about 9%) only to recover those losses within minutes. It was the second largest point swing, 1,010.14 points, and the biggest one-day point decline, 998.5 points, on an intraday basis in Dow Jones Industrial Average history.

At 2:42 pm, with the Dow Jones down more than 300 points for the day, the equity market began to fall rapidly, dropping an additional 600 points in 5 minutes for an almost 1000 point loss on the day by 2:47 pm. Twenty minutes later, by 3:07 pm, the market had regained most of the 600 point drop.

Le Flash Crash est, à mon humble avis, un jalon important dans l’histoire des machines — certains disent plus simplement, dans l’histoire de la prise de pouvoir par les machines, ou du « soulèvement des machines ».

Car derrière le Flash Crash, il y a les technologies dites « High Frequency Trading ». Les transactions sur les marchés financiers sont de moins en moins réalisées par des êtres humains, elles sont de plus en plus réalisées par des machines. Des programmes informatiques. Des algorithmes. Toujours plus rapides. Sans cesse plus sophistiqués.

Il parait qu’il faut traduire « High-Frequency Trading » par « Transactions à Haute Fréquence« . Personnellement, je proposerai plutôt « Pillage assisté par ordinateur ».

Je ne vois pas en effet ce qui distingue la finance moderne du pillage. Je ne vois pas quel objectif a la finance moderne sinon le pillage.

J’ai appris, il y a bien longtemps, dans un docte cadre universitaire provincial, les justifications théoriques qu’on donne aux marchés financiers. Aux transactions financières. Aux produits financiers. Et par-dessus tout, à la spéculation financière. Investir l’épargne excédentaire dans des activités d’avenir. Assurer les producteurs contre des variations de prix. Intégrer l’information dans les prix. La main invisible. Le marché parfait. Fluidifier. Créer de la liquidité. Disperser et réduire le risque. Assurer le progrès économique et social. Préserver la veuve et l’orphelin. J’en passe et des meilleurs. Il faudrait faire un florilège.

Dans ses désormais célèbres E-mails de 2007, le sinistre Fabrice Tourre, alias Fabulous Fab, alors employé par Goldman Sachs, écrivait :

More and more leverage in the system, The whole building is about to collapse anytime now…Only potential survivor, the fabulous Fab… standing in the middle of these complex, highly leveraged, exotic trades he created without necessarily understanding all of the implications of those monstruosities!!!

Et surtout :

Not feeling too guilty about this, the real purpose of my job is to make capital markets more efficient and ultimately provide the US consumer with more efficient ways to leverage and finance himself, so there is a humble, noble and ethical reason for my job 😉 amazing how good I am in convincing myself!!!

Que reste-t-il de tous les sophismes de la finance ? Qui peut encore y croire ? Après les événements de 2008, qui peut encore croire que la finance de marché a d’autre projet que l’enrichissement sans limite et sans scrupule de ses maîtres ? Le seul projet de la finance, c’est de « faire de l’argent avec de l’argent », comme le répète inlassablement un observateur non-initié mais lucide tel que Max Gallo. Take the money and run.

Et la finance a les moyens. La finance a toujours été un très bon client de tous les vendeurs d’informatique. La finance, comme Google et la NSA, met en oeuvre des moyens informatiques qui dépassent l’entendement. Ainsi le High-Frequency Trading. Pillage assisté par ordinateur.

La finance est pionnière. Ce qui se passe dans les systèmes informatiques de la finance préfigure ce qui se passera dans les systèmes informatiques de demain.

Le Flash Crash a mis en lumière à quel point ces systèmes … ou plutôt, cet écosystème … peut basculer hors de tout contrôle, rapidement et violemment. Pour faire court.

Le Flash Crash du 6 mai 2010 n’a pas été un événement aussi isolé qu’il a paru initialement. En fait, les spécialistes réalisent de plus en plus que des événements invraisemblables, à des degrés divers, se déroulent régulièrement dans les écosystèmes informatiques des marchés financiers. Le Flash Crash n’incarne pas l’exception, il incarne peut-être la normalité.

Voici l’abstract d’un papier publié il y a quelques jours par la très sérieuse revue scientifique « Nature », intitulé « Abrupt rise of new machine ecology beyond human response time » :

Society’s techno-social systems are becoming ever faster and more computer-orientated. However, far from simply generating faster versions of existing behaviour, we show that this speed-up can generate a new behavioural regime as humans lose the ability to intervene in real time. Analyzing millisecond-scale data for the world’s largest and most powerful techno-social system, the global financial market, we uncover an abrupt transition to a new all-machine phase characterized by large numbers of subsecond extreme events. The proliferation of these subsecond events shows an intriguing correlation with the onset of the system-wide financial collapse in 2008. Our findings are consistent with an emerging ecology of competitive machines featuring ‘crowds’ of predatory algorithms, and highlight the need for a new scientific theory of subsecond financial phenomena.

Il faudrait probablement relire « Out of Control », le livre publié par Kevin Kelly, co-fondateur de Wired, en 1995. J’ai une tendresse très discutable pour ce livre — mon premier achat sur amazon.com en 1998, c’était grisant, comme le temps passe. Sous-titre : « The New Biology of Machines, Social Systems, & the Economic World« . Biologie, écologie, écosystèmes … tout un programme.

Pour terminer ce premier billet sur ce sujet, et avant d’aller plus loin, deux petits conseils de lecture.

D’une part, un tout petit livre publié discrètement à l’hiver 2013, qui raconte l’histoire des liens entre finance, télécommunication et informatique, et la génèse du high-frequency trading. Ça s’appelle juste « 6 ». C’est très bien, très lisible, très informatif.

Extrait :

Je n’ai ni tête ni visage.
Je ne suis pas impressionné par les limousines.
Je ne dîne pas dans des restaurants quatre étoiles.
Je suis la part non humaine de Dick Fuld.
Depuis 2007 et le début de la crise économique mondiale, je n’ai cessé d’envahir les marchés financiers. (…)
En réalité, l’espace où je travaille ne fait que quelques centimètres carrés (…)
Comme certains étudiants, je vis en colocation. Ceux qui partagent le réfrigérateur avec moi s’appellent Guerrilla, Stealth, Sumo, Blast, Iceberg et Shark. Je passe mes journées à les observer attentivement.
Je travaille de 9h30 à 16h, sans relâche.
Je m’appelle Sniper, et je suis un algorithme.

D’autre part, un chouette roman d’un grand romancier et journaliste britannique, Robert Harris. Ça se passe à Genève le jour du Flash Crash. Difficile d’en dire plus sans risquer de gâcher le suspense. Je le gâcherai peut-être franchement un autre soir. Ça s’intitule « The Fear Index ». L’indice de la peur. Cet indice s’appelle le VIX, il existe réellement. L’ordinateur inspiré par cet indice a été nommé VIXAL, cousin lointain d’un certain HAL — il n’existe pas officiellement.

Extrait :

En 1993, le Congrès américain a décidé, dans son infinie sagesse, de voter l’abandon du projet [de super collisionneur supraconducteur]. Cela a fait économiser environ dix milliards de dollars aux contribuables américains (…) La plupart [des physiciens] ont malheureusement dû devenir analystes quantitatifs à Wall Street, où ils ont aidé à créer des produits dérivés au lieu de construire des accélérateurs de particules. Et quand ça aussi s’est mis à aller de travers et que le système bancaire a implosé, le Congrès a dû lui porter secours, ce qui a coûté aux mêmes contribuables américains la coquette somme de 3,7 billions de dollars.

Comment comprendre l’ampleur de l’emprise de la finance sur notre petit monde ?

Comment apprécier la démesure des moyens intellectuels et informatiques qu’elle met en oeuvre ? Dixit le papier dans Nature :

the world’s largest and most powerful techno-social system, the global financial market

Tout ça pour … quel est le bon mot ? Idéologie ? Philosophie ? Attitude ? Projet ? Faire du pognon !

Tout ça pour une idéologie qui ne produit rien d’utile à la société, qui n’apporte rien aux êtres humains, ni produit, ni service, ni confort, ni bonheur, rien, rien, rien.

Une idéologie de pillage.

Qu’on a inculquée aux machines.

Comme si on n’avait pas mieux à leur faire faire — par exemple, de la physique des particules, ou l’exploration du système solaire, comme HAL.

Car la finance, elle aussi, c’est un truc qui tourne en rond.

Bonne nuit.

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