Ce qu’on ne peut pas me prendre

Billet écrit en temps contraint

Je pense parfois à ce blog comme à quelque chose qu’on ne pourra pas me prendre.

Cela peut sembler étrange, c’est au moins paradoxal.

Je me suis attaché à ce blog, notamment pour cela.

Ce blog est anonyme, et il le restera, par précaution pour préserver le reste de ma vie. Je ne me fais pas d’illusion sur l’efficacité de cet anonymat, n’importe quelle officine spécialisée trouvera le nom de son auteur en peu de temps. Mais ce blog, au moins formellement, ne porte pas mon nom, mon nom d’état civil.

Ce blog n’est protégé que par un bête mot de passe, c’est comme ça que fonctionne WordPress. Là aussi, je ne me fais pas d’illusion, une officine ou une personne mal intentionnée viole cette protection assez facilement.

Ce blog est copiable, plagiable, dénigrable à l’infini. Ce que j’y écris m’échappe, ou pourrait m’échapper, avec une très grande facilité. Peut-être est-ce déjà fait.

Ce blog est minuscule, inconnu, et il le restera probablement.

Oui, oui, mais c’est mon blog.

Dans ses premiers jours, j’ai défini ce blog comme une tentative de troisième partie pour une vie mal équilibrée entre travail et famille. Il s’agit d’équilibre, il s’agit aussi d’égo. De moi. Je ne suis pas que mon travail. Je ne suis pas que ma famille.

C’est difficile à exprimer.

Peut-être faut-il repartir de l’infame théorème énoncé à l’été 2005 par Laurence Parisot :

La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ?

Je ne suis pas que mon travail, notamment parce que je sais, d’expérience, que dans le monde contemporain, le travail n’appartient plus au travailleur. On peut le lui reprendre très facilement, subitement, brutalement. Je parle de licenciement, je parle de faillite ou de délocalisation, je parle de mise à l’écart, je parle de dépossession. J’ai vécu certaines de ces circonstances brutales. Il y en a d’autres. C’est comme ça. Il ne faut pas trop vous attacher à votre travail, parce qu’on peut vous le prendre ou vous le reprendre du jour au lendemain.

Je ne suis pas que ma famille, parce que les familles, qu’on le veuille ou non, sont devenues des choses fragiles et précaires. Les adolescents rejettent leurs parents — et les enfants sont adolescents de plus en plus tôt. Les gens divorcent. Les liens se rompent. L’ingratitude et l’individualisme font des ravages. J’ai suffisamment vécu pour avoir vu de près une bonne partie de tout cela. Je ne dis pas que « c’était mieux avant », je constate juste que c’est comme ça maintenant. Et, en forçant moins le trait qu’on ne peut le croire, je conclus, qu’il ne faut pas trop vous attacher à votre famille, parce qu’on peut vous la prendre ou vous la reprendre du jour au lendemain.

Passons sur toutes les possessions matérielles. On peut tout vous prendre ou vous reprendre du jour au lendemain. Il faut s’y faire.

J’ai déjà évoqué dans ce blog mon attachement pour les livres — et plus largement pour les choses en papier. Une des idées qui me hante depuis quelques années, c’est que cela aussi, il faudrait apprendre à s’en passer, se tenir prêt à en être séparés, se tenir prêt à en être dépossédé. Ce qui est important, c’est d’arriver à retenir l’essence. Mémoriser des bouts de phrase, des émotions, des structures. Ce qui est important, c’est qui reste gravé dans la mémoire.

On n’utilise jamais assez sa mémoire. Pourtant, c’est une des rares choses qu’on ne peut pas vous prendre. On ne peut pas vous prendre ce que vous avez dans la tête. On peut vous polluer la tête, vous étouffer, vous asphyxier. On peut aussi vous étrangler, mais on ne peut pas vous le prendre.

Je me rappelle d’une grande affiche de CNN dans une grande ville d’Europe occidentale à l’hiver 1999 – 2000 — « the peak of your civilization » :

You are what you know.

Tyler Durden, « Fight Club », automne 1999 :

It’s only after we’ve lost everything that we’re free to do anything.

Alors je fais de mon mieux à mon travail, mais je n’oublie jamais qu’on pourrait très rapidement me le prendre.

J’aime ma famille, je fais de mon mieux pour la préserver, mais je n’oublie jamais qu’on pourrait très facilement me la prendre.

J’écris dans ce blog. Une sorte d’extension de ma mémoire. Une sorte d’extension de moi. Je suis bien conscient de son caractère relatif et dérisoire. Mais je me prends à penser que c’est quelque chose qu’on ne pourra pas me prendre. Peut-être précisément parce qu’il est relatif et dérisoire.

C’est à moi et personne ne pourra me le prendre.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Ce qu’on ne peut pas me prendre

  1. ES dit :

    « On n’utilise jamais assez sa mémoire. Pourtant, c’est une des rares choses qu’on ne peut pas vous prendre. On ne peut pas vous prendre ce que vous avez dans la tête. On peut vous polluer la tête, vous étouffer, vous asphyxier. On peut aussi vous étrangler, mais on ne peut pas vous le prendre. »

    Je pense que sur ce thème, « La peinture à Dora » de François Le Lionnais pourrait t’intéresser.

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