Sur l’actualité du « Meilleur des Mondes »

Billet écrit en temps contraint

Cet été, j’ai relu « Le Meilleur des Mondes ». J’ai retrouvé l’exemplaire, en livre de poche, que j’avais lu quand j’étais adolescent. Trop jeune. En un sens, il vaut peut-être mieux dire que, cet été, j’ai lu « Le Meilleur des Mondes ».

C’est une lecture fort utile.

« Le Meilleur des Mondes », titre original « Brave New World », roman dystopique d’Aldous Huxley, écrivain britannique, publié en 1931, soit avant que Hitler ne reçoive le pouvoir en Allemagne, et avant que le totalitarisme de Staline ne prenne sa plus grande ampleur en Union Soviétique. Ce roman est souvent comparé à « 1984 », de George Orwell, publié en 1948. Ce sont les deux grands romans « classiques » sur les totalitarismes triomphants au milieu de XXème siècle, projetés quelques décennies ou quelques siècles plus loin.

En apparence, les totalitarismes ont régressé dans la deuxième partie du XXème siècle. Hitler est mort en 1945, Staline en 1953, Mao en 1976, l’Union Soviétique s’est effondrée en 1991. En apparence, nous sommes bien loin, en ces glorieuses premières années du XXIème siècle, des cauchemars totalitaires du XXème siècle. Tout va bien.

C’est un tweet qui m’a donné envie de relire « Le Meilleur des Mondes », ainsi que « Le Retour au Meilleur des Mondes », essai complémentaire publié par Aldous Huxley en 1958. Un tweet qui pointait sur un fake, comme on dit maintenant, un supposé extrait du « Meilleur des Mondes ». J’ai gardé le lien.

Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées.

Hitler n’étant pas encore au pouvoir en 1931, ça semblait assez évidemment un fake. Mais ce faux n’est pas inintéressant. Je confirme qu’il est dans l’esprit du livre.

Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif. Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser.

On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté.

Dans « Les Particules Élémentaires », publié en 1998, Michel Houellebecq souligne que le frère d’Aldous Huxley, le biologiste Julian Huxley, fut le premier directeur de l’UNESCO. Houellebecq insiste beaucoup sur l’influence de l’un et l’autre des frères sur les révolutions culturelles des années 1960s en Occident. J’utilise l’expression « révolution culturelle » à dessein. Il est grand temps que je relise « Les Particules Élémentaires », décidément.

Quelles caractéristiques rapprochent notre magnifique Occident du début du XXIème siècle du « Meilleur des Mondes » ?

Ce que Aldous Huxley appelle « cinéma sentant », ce sont les blockbusters un peu plus débiles chaque année.

Tout va bien. Tout est organisé pour évacuer les sentiments négatifs, les pensées négatives et les pensées tout court, les frustrations, les pensées qui font souffrir. On ne dispose pas d’une drogue-médicament aussi parfaite que le soma imaginé par Aldous Huxley, mais on a fait des progrès. Combien de millions de grammes de Xanax, Prozac, Lexomil sont distribués légalement chaque jour ? Combien ne sont utilisés que pour supporter ce qu’il devrait être possible de supporter sans béquille chimique, juste par confort ou commodité ? Pour aider à ne plus penser en somme.

Un gramme guérit tous les drames.

Avec un centicube, guéris dix sentiments.

Tout va bien. Les loisirs sont partout. Tout est loisir. Le monde est rempli de jouets. Un monde d’enfants avec plein de jouets. Un nouvel iPhone tous les ans — et même deux cette année. Des écrans partout. Du pain et des jeux. Tout va bien.

On demande de moins en moins à l’école de former des citoyens, on se contente de la laisser conditionner des consommateurs, en complément de ce que font la télévision, les tablettes, et autres jouets électroniques. Des consommateurs individualistes, prudents, exigeants, caractériels, incapables de supporter les contrariétés et les frustrations. Je veux, je prends. Je peux pas avoir, je prends quand même. Ça marche pas, je râle. Ça marche vraiment plus, je jette. Etc.

Je supporte de moins en moins l’omniprésence des écrans, dans les trains, dans les cantines, dans les restaurants, dans les galeries commerciales, les salles d’attente. Partout. Partout passent les mêmes flux vidéos, les chaînes de désinformation permanente, les publicités, les promotions. Faits pour attirer l’œil. Faits pour saisir le cerveau, et l’encombrer. Faits pour empêcher de penser. Plus précisément, pour empêcher de penser à autre chose qu’aux images idiotes. Faits pour hypnotiser.

Le conditionnement des esprits n’a pas atteint le degré de perfection imaginé par Huxley. Il n’est probablement pas animé par une intentionnalité systématique, il n’est pas le projet complet d’un Etat. Il n’a pas la structure, la cohérence, l’efficacité, le caractère systématique des usines qui produisent les citoyens du « Meilleur des Mondes ». Mais il a progressé.

Qu’est-ce que le conditionnement ? Amener à penser d’une certaine manière, empêcher de penser autrement. Remplir, remplir, remplir. Encombrer, encombrer, encombrer.

Bref, nous n’en sommes pas au « Meilleur des Mondes », mais nous avons fait des progrès.

Si le mot « progrès » est le mot approprié.

La civilisation suit une certaine pente.

Si le mot « civilisation » est approprié.

Les derniers chapitres de Huxley, les explications de Mustapha Menier, administrateur mondial, au Sauvage, sont très ambigus. Ils exposent une certaine cohérence. Une sorte d’humanisme paradoxal. En résumé : le conditionnement ôte aux êtres humains des parts d’humanité dont, dans le fond, ils n’ont pas besoin. Ou plus besoin. Qui n’étaient là que par accident. Qui peuvent être vus comme des restes dépassés d’animalité. Les gens sont plus heureux si on les débarrasse des idées qui peuvent les rendre malheureux.

Comme l’a résumé Cypher à l’Agent Smith dans « The Matrix » en 1999 :

You know, I know this steak doesn’t exist. I know that when I put it in my mouth, the Matrix is telling my brain that it is juicy and delicious. After nine years, you know what I realize? Ignorance is bliss.

C’est une bonne idée de relire « Le Meilleur des Mondes » en 2013.

Ignorance is bliss.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Sur l’actualité du « Meilleur des Mondes »

  1. schmilblick dit :

    Aujourd’hui , il faut remplacer la maxime  » heureux le pauvre d’esprit….. » par  » l’ignorance est un délice.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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