Handicapé émotionnel

Billet écrit en temps contraint

Je suis supposé être un adulte. J’ai de l’expérience, j’ai vécu environ quatre décennies, je suis marié, j’ai des enfants, j’ai un peu voyagé, j’ai été confronté à toutes sortes de gens, et pourtant il y a encore des notions d’humanité de base que j’ai l’impression d’ignorer. J’ai l’impression qu’elles m’échappent, et je me demande si elles ne m’échapperont pas toujours.

En particulier : Les émotions.

En forçant le trait, j’ai été élevé dans le culte du QI (Quotient Intellectuel), et dans le mépris du QE (Quotient Emotionnel). J’ai été élevé, ou plutôt, on m’a amené, et on m’a laissé me développer, me construire, dans cette configuration aberrante. La notion même de QE, il y a quelques décennies, me révulsait. L’idée que les émotions, ces choses irrationnelles, ambigües, inutiles, puissent être considérées comme importantes, me révulsait. Pourquoi s’encombrer de toutes ces choses ?

Une expression telle que « L’Intelligence du Coeur » aurait attiré alors mon ironie ou mon mépris. Des conneries, aurais-je asséné !

J’ai vécu. J’ai évolué. J’ai pris conscience de quantités de choses. J’ai pris conscience de l’importance des émotions, leur densité, leur utilité — et même, au fond, juste leur réalité. Toutes sortes d’expériences m’ont aidé, ouvert les yeux, ou plus exactement ouvert les sens, faire reconnaître l’existence de sens de l’émotion — typiquement, la fréquentation d’un chat.

Mais je ne sais toujours pas quoi faire de mes émotions.

Et je ne sais pas quoi faire des émotions des autres.

Je sais qu’elles sont importantes. Je sais qu’elles peuvent même être fondamentales. Je sais qu’elles peuvent être vitales.

Je sais qu’il faudrait savoir les écouter, les entendre, les comprendre — les miennes, et celles des autres.

Au fil des années, j’ai progressé dans beaucoup de domaines, notamment dans l’art d’écouter mes semblables. Mais c’est verbal. Et c’est peut-être plus dans l’art de les faire parler, de les laisser parler, de les amener à s’exprimer, et pas assez dans celui de les écouter, de me caler sur leurs phrases, leurs mots, les raisonnements, leurs perspectives, de retenir leurs mots, les comprendre, les assimiler, les mémoriser. Je fais parler, je reçois des mots, des messages, mais je ne sais pas toujours bien attraper ces mots et ces messages.

Avec les émotions, c’est pire. Sans chercher à les susciter, j’essaie au moins de les voir, de les entendre, de les sentir. Mais elles me glissent souvent entre les doigts. Comme du sable. Comme des neutrinos, comme des particules invisibles qui me traversent de part en part. Comprendre c’est prendre, et je ne prends pas, je n’attrape pas, je n’accroche pas, ou alors très mal.

Il me manque leur vocabulaire. Il me manque leur grammaire. Il me manque leur substance.

Il y a quelques mois, dans une formation dite de « développement personnel » (avec toutes les réserves que cela suppose), j’ai noté qu’il y a quatre émotions principales. On entend énormément de choses dans ce genre de formations « professionnelles », on en sort en général avec un gros classeur qui finit au fond d’un placard ou d’une poubelle. J’ai pris le parti de ne noter sur un petit cahier que quelques éléments supposés essentiels.

La joie — la plus tolérée.

La peur — connotée faiblesse, pas bien tolérée dans la plupart des cultures.

La tristesse — connotée faiblesse, mais son accès est culturellement facilité aux femmes.

La colère — la deuxième la plus tolérée, d’un accès culturellement facilité aux hommes.

Toute émotion révèle un besoin à satisfaire.

La joie — un besoin de maintien, de partage de satisfaction.

La peur — un besoin de protection.

La tristesse — un besoin de réconfort, de retrait.

La colère — un besoin de changement, de réparation.

Et concrètement, que faire ?

Je suis perdu face aux émotions, qu’elles soient peu filtrées comme celles de ma fille, ou très filtrées voire dissimulées comme celles de mes collègues. Je me sens parfois tellement perdu, tellement sourd et aveugle.

Il y a quelques années, vers 2 heures du matin, seul dans une voiture, sur une autoroute déserte, j’ai tenté une expérience simple. Je connaissais cette autoroute. J’étais en ligne droite. J’ai coupé les phares. Pour voir ce que ça donnait — ou plutôt pour ne pas voir. Je ne sais pas combien de temps j’ai tenu avant de remettre les phares. Très peu de temps je crois. Un sentiment de terreur pure. J’ai remis les phares.

L’idée d’être aveugle me terrifie. L’idée de ne pas voir, de ne pas savoir, de ne pas entendre. Je veux savoir. Je veux comprendre. Combien de fois est-ce que je suis surpris, je me dis que je n’ai rien vu venir, alors que, si j’avais été assez sensible aux émotions des autres, j’aurais compris bien assez tôt ?

Je ne sais pas quoi faire des émotions des autres. Je ne sais pas quoi faire de mes émotions.

Mais il me reste encore, peut-être, quelques années pour apprendre et trouver. Combien de temps ?

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans mid-life crisis, tristesse, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Handicapé émotionnel

  1. ES dit :

    Connais-tu les livres d’Isabelle Filliozat ? J’ai lu certains de ses livres, qui portent surtout sur l’éducation des enfants (« Au coeur des émotions de l’enfant », « Il n’y a pas de parent parfait », « J’ai tout essayé »…) Il peut y avoir certains côtés un peu agaçants (parfois ça se répète pas mal, et ça peut devenir un peu gnan-gnan) mais je les ai trouvé plutôt éclairants, en particulier au sujet du fait que pousser les enfants à réprimer leurs émotions et à ne pas les reconnaître était quelque chose de nocif… Ca pourrait peut-être t’intéresser.

    Ca concerne surtout les enfants, mais tu peux aussi jeter un coup d’oeil à ce blog:
    http://blog.scommc.fr/
    (C’est via les posts de l’auteure du blog sur un forum que j’avais découvert les bouquins de Filliozat, et plus généralement l’Education non violente).

  2. Nadège dit :

    Des nouvelles…? comment vas tu avec tes émotions

    • Chaque année est meilleure que la précédente, et moins bonne que la suivante.
      Tous les deux ou trois ans, l’ophtalmologiste me dit que ma vue a baissé et qu’il me faut des nouvelles lunettes. C’est physique.
      Mais symétriquement, j’ai l’impression chaque année d’être un peu moins sourd et aveugle aux émotions de mes semblables, aux messages qu’ils transmettent, aux choses qu’ils montrent. C’est moral. Ça compense un peu le déclin physique.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s