Winner takes all, average is over, vae victis

L’idéologie de notre temps est diabolique, en ceci qu’elle divise tout en deux, selon la théorie étymologique déjà évoquée ici : dia-ballein, couper en deux.

L’idéologie insiste ainsi sur la notion de gagnant, et surtout sur la notion de perdant. Tout doit avoir un gagnant et un perdant. Et la fin justifie les moyens. Seule la victoire est belle. Malheur aux vaincus. Vae victis. Le gagnant prend tout. Winner takes all.

The winner takes it all!

Cette idéologie a pour fonction primaire de justifier les inégalités monstrueuses qui se sont creusées depuis quelques décennies sur cette planète.

Le sport, entre autres, a été annexé par cette idéologie. C’est pratique. Le sport fait encore consensus. La plupart des gens croient encore sincèrement que le sport de haut-niveau est affaire de fair-play, d’effort honnête, et n’est pas gangrené par l’argent et la pharmacie.

Le sport sert à justifier qu’il faut sans cesse identifier des vainqueurs et des perdants. Le modèle du sport, omniprésent, sert à justifier l’idée de la compétition permanente, et in fine de la guerre de tous contre tous. Et le sport permet de faire passer cela pour sain, pour hygiénique, pour naturel.

L’économiste Brad DeLong, dans un article publié par le San Francisco Chronicle le samedi 27 octobre 2012, quelques jours avant l’élection présidentielle américaine, listait quatre facteurs majeurs à la racine de l’explosion des inégalités.

Waning progressivity of our tax system
Decline in our willingness to invest in education
Transformation to a winner-take-all society
Economic shift to industrial sectors that subtract value

Le plus intéressant est, à mon sens, le quatrième facteur. Il recouvre pudiquement l’écrasement — ou pillage — de toute l’économie par la finance, secteur qui ne produit rien, ne sert pas à grand’chose, ne crée pas de valeur mais en soustrait — massivement. Et les financiers aiment se comparer à des sportifs de haut niveau, se présentent comme des winners alors qu’ils ne sont que des looters — des pillards — corrompus et tricheurs.

Mais voyons surtout le troisième facteur :

Transformation to a winner-take-all society: The information revolution now allows the most-skilled and luckiest to leverage their skills and luck across immense customer bases. In earlier centuries, Charles Dickens and Enrico Caruso were superstars but not super-wealthy. Today Stephen King and Placido Domingo and Oprah Winfrey are super-wealthy indeed. We saw this a century ago whenever luck and economies of scale in production and a continentwide market all came together: Andrew Carnegie and John D. Rockefeller became superrich. But our Bill Gates is, and Sam Walton was, superricher.

Comme souvent, il y a un fond de vérité dans l’idée, avant qu’elle ne soit dégénérée en idéologie. Le fait est que certains mouvements historiques, certains changements technologiques, transforment un domaine. Dans « The Black Swan », Nassim Nicholas Taleb l’illustre très bien :

Now consider the effect of the first music recording, an invention that introduced a great deal of injustice. Our ability to reproduce and repeat performances allows me to listen on my laptop to hours of background music of the pianist Vladimir Horowitz (now extremely dead) performing Rachmaninoff’s Preludes, instead of to the local Russian émigré musician (still living), who is now reduced to giving piano lessons to generally untalented children for close to minimum wage. Horowitz, though dead, is putting the poor man out of business.

Autrement dit : avant l’invention du gramophone et de ses successeurs (de la cassette audio au MP3), écouter de la musique nécessitait la présence d’un artiste, par exemple un pianiste, et tous les pianistes atteignaient plus ou moins le même niveau de revenu. La technologie aidant, quelques-uns sont devenus des super-stars, concentrant presque tous les revenus du secteur, et tous les autres ont été voués à la misère.

C’est un motif (au sens « pattern ») historique qui semble difficilement contestable. Mais de là à en faire une idéologie, il y a plus qu’un pas. C’est pourtant ce que toutes sortes de petits apprentis schumpétériens, avides de destruction et ivres de cruauté, sous prétexte que la destruction créatrice serait un préliminaire indispensable à la création créatrice, et obsédés par l’idée qu’ils ne deviendront riches que si ils arrivent à appauvrir suffisamment de leurs semblables. Et leurs perroquets, chiens de garde et autres idiots utiles.

Pour tout dire, le slogan, le cri de ralliement qu’est devenu « winner takes all » me terrifie.

Cela ressemble à un discours élitiste, et je respecte les vraies élites, les vraies élites, les élites honnêtes et humbles, du savoir, du savoir-faire, du faire.

Mais ce n’est pas un discours élitiste. C’est un discours des soi-disant élites de l’avoir. Un discours de possédants.

Je pense qu’il cache des arrières-pensées terribles.

Pas de place pour le second. Ni pour tous les suivants.

Pas de place pour tout le monde sur cette terre.

Malheur aux vaincus. Que les pauvres crèvent. Qu’ils se démerdent. On n’a pas besoin d’eux. Ils sont inutiles !

Une variante, c’est : Pas de place pour la médiocrité. Plus de place pour les moyens. La moyenne, c’est nul. Tout ou rien. Moyen, c’est rien.

Je me méfie des gens qui se croient, ou se prétendent, au-dessus de la moyenne, toujours et tout le temps. Dans le petit monde de la finance, par exemple, jusqu’à l’automne 2008, un gérant de fonds avait créé sa légende en arrivant pendant des années à toujours afficher des rendements au-dessus de la moyenne — il s’appelait Bernard Madoff. Mais rien n’a changé, tous ces prédateurs se vantent tous de « battre le marché », c’est-à-dire d’être capable de faire plus que la moyenne, toujours, tout le temps.

Je crois que la moyenne est une notion arithmétique. Nous sommes tous fondamentalement moyens. Nous pouvons avoir de grands moments, nous traversons parfois de grands gouffres, mais globalement nous collons à la moyenne. Nous avons des forces, et nous avons des faiblesses. Il n’y a pas de honte à ça.

Je déteste les gens qui, se croyant au-dessus, se croyant grands, écrasent de leur mépris ceux qu’ils croient au-dessous, ceux qu’ils croient petits.

Je crois à l’élitisme, mais j’accorde une grande importance à la modestie. A l’humilité. Bienheureux les humbles. Et à l’égalité formelle, instinctive, humaine. La politesse. L’effacement. L’empathie. Le sens du collectif. Le sens de l’égalité. Le sens de la fraternité. On est tous de la même pâte. Nous ne sommes que des êtres humains. Memento mori. Nous sommes tous mortels. N’oublie pas que tu vas mourir.

Mais l’idéologie de notre temps prétend que les gagnants sont forcément des gens extraordinaires, toujours et en tout au-dessus du lot. Et que le monde leur appartient, forcément, doit leur appartenir, à eux et à personne d’autre. Parce qu’ils le valent bien. Sans modestie, sans décence, sans scrupules. La fin justifie les moyens. La décence, c’est pour les perdants. Les règles, c’est pour les perdants.

Et surtout, surtout, qu’on ne leur parle pas d’alternative. Il n’y a pas d’alternative. TINA. TINA, TINA, TINA. Il ne faut même pas y penser. Redistribuer la valeur ajoutée produite par les machines ? Jamais !

Le fort discutable Thomas L. Friedman, éditorialiste au New York Times, avait lancé le slogan « Average is over », à l’automne 2011. Voici ce qu’il écrivait à la date du 25 janvier 2012 :

In the past, workers with average skills, doing an average job, could earn an average lifestyle. But, today, average is officially over. Being average just won’t earn you what it used to. It can’t when so many more employers have so much more access to so much more above average cheap foreign labor, cheap robotics, cheap software, cheap automation and cheap genius. Therefore, everyone needs to find their extra — their unique value contribution that makes them stand out in whatever is their field of employment. Average is over.

Le très discutable économiste Tyler Cowen, dont certaines fulgurances sur les technologies sont pourtant parfois intéressantes, a apparemment repris le slogan « Average is over » et en a fait un livre. Voici comment The Economist daté du 21 septembre 2013 l’annonce :

It describes a future largely stripped of middling jobs and broad prosperity. An elite 10-15% of Americans will have the brains and self-discipline to master tomorrow’s technology and extract profit from it, he speculates. They will enjoy great wealth and stimulating lives. Others will endure stagnant or even falling wages, as employers measure their output with « oppressive precision ». Some will thrive as service-providers to the rich. A few will claw their way into the elite (cheap online education will be a great leveller), bolstering the idea of a « hyper-meritocracy » at work: this « will make it easier to ignore those left behind ».

L’admirable Philippe Quéau, sur son vénérable blog Metaxu, à la date du 7 octobre 2011, avait ainsi commenté le slogan « La moyenne c’est fini » :

Ce qui me frappe surtout c’est que cette formule semble prophétiser bien plus radicalement l’obsolescence de l’humain. L’homme simplement « humain », l’homme « sans qualités », n’est plus qu’une figure risible, qui ne vaut plus un liard. Désormais le monde n’existera que pour ceux que certains ont décidé d’appeler les « meilleurs », « the best and brightest ». Même les seulement « bons » seront désormais à la peine.

On a commencé à comprendre ce système d’élimination de la « moyenne », qui s’est mis en place depuis, disons la chute du mur de Berlin, en observant d’un côté la dérive sans retour des classes les plus pauvres vers le fond, et la paupérisation rampante de la classe moyenne, et de l’autre la sinistre arrogance avec laquelle les « riches » deviennent « ultra-riches », et la morgue avec laquelle ils traitent la valetaille mondiale (c’est-à-dire 98% des « humains », réduits au rôle de pions insignifiants, contemplant dans une apparente impuissance l’accélération vers l’abîme du grand véhicule mondial). Notons au passage que la fin annoncée de la « moyenne » est naturellement aussi celle de la démocratie. La voie mondiale est ouverte à la tyrannie tentaculaire des oligarques.

Bref, « average is over », ce n’est pas un discours élitiste.

C’est un discours exterminateur.

Ce discours exterminateur vient de loin.

Relire par exemple les livres publiés au tournant du siècle par Jean-Michel Truong — « Le Successeur de Pierre » (1999) et « Totalement inhumaine » (2001).

Ou relire « Le Meilleur des Mondes » (1931), et se dire qu’avec les progrès inattendus des technologies de l’information et de la robotique, dans les fonds, les Alphas pourraient très bien se passer des Betas, Gammas, Deltas et Epsilons. Des machines de Turing (concept accouché à peine cinq ans après « Le Meilleur des Mondes ») améliorées feraient très bien l’affaire.

« Average is over », disent-ils. Nous sommes tellement supérieurs, pensent-ils. Nous n’avons pas besoin des inférieurs, penseront-ils bientôt. Pourquoi nous en encombrer ? Pourquoi prendre le risque de les garder à bord ?

Nous et nos machines — nos algorithmes de trading, nos drones, nos robots en tous genres — , nous et nos corps beaux, augmentés et améliorés, nous sommes tellement supérieurs. Pourquoi nous encombrons-nous encore de tous ces inférieurs, ces médiocres, ces gueux, avec leurs machines à jouer, avec leurs corps sales, dépassés et affaiblis ?

This mission is too important for me to allow you to jeopardize it. (…)

Dave, this conversation can serve no purpose anymore. Goodbye.

Bonne nuit.

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