Un jour tout cela va s’arrêter

Billet écrit en temps contraint

Semaine chargée. Comme tant d’autres. Comme pour tant d’autres.

Parfois j’ai l’intuition, la conviction intime que, un jour, tout cela va s’arrêter. Devra forcément s’arrêter. Que je passerai à autre chose. Ou que le monde passera à autre chose. Ou les deux. Et surtout, que je regarderai en arrière avec horreur cette époque, cette époque de ma vie et cette époque du monde.

Avec horreur.

Une époque de bruit et de fureur.

Le bruit. L’agitation. Le vacarme. La course. Toutes ces journées découpées en séquences qui s’enchaînent, ces emplois du temps, ces minutes qu’on compte, ces horaires qu’on surveille. La course permanente, toujours la course. La course contre-la-montre.

Combien de fois par jour est-ce que je regarde l’heure ? Combien de fois par heure ? Y a-t-il une seule tranche d’une heure où je n’ai pas regardé l’heure aujourd’hui, cette semaine, ce mois ?

Était-ce pareil il y a 20 ans ? Vivait-on comme cela il y a 50 ans ? Il y a 100 ans ?

La course. Après quoi court-on ? On ne sait pas, mais il faut courir. Tout le temps. Jamais plus que quelques brefs instants de répit. Des interstices, tout au plus. Pas le temps pour penser. A peine pour tweeter. C’est un art très discutable d’arriver à passer une pensée en 140 caractères — et en quelques secondes.

Alain Souchon, 1983 :

On avance, on avance, on avance.
Tu vois pas tout ce qu’on dépense. On avance.
Faut pas qu’on réfléchisse ni qu’on pense.
Il faut qu’on avance.

Le stress. Les signaux. Les feux rouges. Les feux verts. Les horaires de bus. Avancez. Arrêtez. Repartez. Accélérez. Freinez. Réagir aux signaux. Réagir, toujours réagir, surréagir, diminuer l’arc-réflexe, pas de temps d’attente, pas de temps perdu, pas de temps pour réfléchir, il faut percuter, commuter, réagir, rebondir, tout de suite, maintenant, vite, plus vite, encore plus vite.

Stimulus – Réponse. Action – Réaction. Toujours. Tout le temps. Tout de suite. Ca devrait déjà être fait. Tu devrais déjà y être. C’était pour hier. Ca ne va pas assez vite.

Les sollicitations. Les alertes. Les notifications. Les sonneries. Les bips. Les rappels. Les vibrations. Les clignotements. Les alarmes.

Les urgences ! Réelles ou supposées. La plupart du temps ineptes, mais à force de répétition et d’usure, qui fait encore la différence ? Il ne faut pas penser, il faut réagir. Vite. Se positionner. Adopter la bonne attitude. Réagir. Produire. Choisir. Ou faire semblant de. Faire croire que. Montrer qu’on est dans le mouvement.

Le bruit et les signaux, et toutes les sources de bruits et de signaux.

Le travail, monde merveilleux de l’agitation forcée. L’horreur des bureaux partagés, entassés, conçus dans le mépris du temps et de la pensée, open spaces et autres, avec les flux de signaux qui passent dans les écrans, les téléphones, les casques, et entre les gens directement, dans tous les sens, partout, tout ça s’agite, clignote, sature l’espace et le temps.

La maison, un havre de paix, un « cocon » ? Je ne crois pas, non. Un endroit lui aussi envahi par les objets, les bruits, les signaux. L’horreur d’une chambre d’adolescent, avec tous les gadgets qui crachent leurs bruits, qui clignotent en même temps, des écrans de toutes tailles, des machins en tous genres. La télévision qui hurle, mais ça rassure certains, alors que le silence inquiète. Les cris d’une pièce à l’autre. Les pièces trop petites. Les murs qui résonnent. Le bruit et la fureur, ici comme ailleurs.

La saturation. La densité. Combien d’objets utilisent le routeur WiFi de ma box ADSL ? Je fais de temps en temps l’exercice, j’essaie de les compter, j’en oublie toujours quelques-uns, pas forcément les mêmes. Combien d’objets avec un micro-processeur, un haut-parleur, ou toutes sortes d’électroniques ? Combien de lignes téléphoniques ? Quelle densité d’adresses réseau au mètre cube ? Quel ratio par habitant ?

Combien d’objets avec des piles, oubliés dans un coin ? Parfois quand on déplace l’un des tas d’objets de la petite, on entend une poupée qui se met à pleurer sans qu’on la voit. Et par lassitude, on ne cherche pas même pas à aller l’éteindre (si le constructeur a prévu un interrupteur), on subit le bruit le temps que l’électronique décide qu’il est pertinent. Existera-t-il encore dans 30 ans des jouets qui ne soient pas équipés d’une pile, d’un peu d’électronique et d’un haut-parleur ?

Un jour tout cela va s’arrêter.

Un jour je n’entendrai plus le bruit, je ne ressentirai plus la fureur, je ne sentirai plus les signaux qui me bombardent.

Un jour je pourrai passer des journées entières sans regarder l’heure. Je reviendrai à une notion purement biologique du temps qui passe. J’attendrai que le soleil se couche pour savoir que c’est le soir.

Un jour je serai peut-être comme ces gens, assis sur un banc, qui regardent passer le temps, qui ne courent pas, qui ne réagissent pas, qui vivent juste.

Un jour tous ces appareils se tairont. La furie communicationnelle, électronique, informatique se taira. Le brouhaha s’arrêtera.

Un jour il y aura du temps pour penser et réfléchir et glisser et rêver.

Un jour il y aura un grand vide. Il faut savoir faire de la place pour vivre. Il faut savoir jeter ce dont on n’a plus besoin, ce qui encombre, ce qui pèse, ce qui broie.

Un jour tout cela va s’arrêter.

Alain Souchon, 1976 :

La nuit je dors debout dans un R.E.R.
Dans mon téléphone tu sais j’entends la mer
Y a pas l’soleil dans ma télé blanche et noire
Alors pourquoi pas s’asseoir

Tu verras bien qu’un beau matin fatigué
J’irai m’asseoir sur le trottoir d’à côté
Tu verras bien qu’il n’y aura pas que moi
Assis par terre comme ça

Michel Berger, 1990 :

Le téléphone pourra sonner
Il n’y aura plus d’abonné
Et plus d’idée
Que le silence pour respirer
Recommencer là où le monde a commencé

Je m’en irai dormir dans le paradis blanc
Où les nuits sont si longues qu’on en oublie le temps

Bonne nuit.

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