Je n’arrive pas à prendre au sérieux la transition énergétique

Je n’arrive pas à prendre au sérieux la « transition énergétique ».

Pour faire très court, la transition énergétique, c’est sortir des énergies fossiles dégageant des gaz à effet de serre (charbon, pétrole, gaz naturel), et sortir du nucléaire. Arrêter de cracher des gaz à effet de serre pour tenter de stabiliser le changement climatique. Arrêter le nucléaire parce que dangereux, trop dangereux.

Je suis absolument convaincu par les raisons de cette transition. Je suis absolument effrayé par les catastrophes à venir pour cause de changement climatique irréparable, et les catastrophes à venir pour cause d’accident nucléaire irréparable.

C’est sur la mise en oeuvre que je suis sceptique.

Je n’arrive pas à prendre au sérieux les « énergies alternatives ».

De mon point de vue, le nucléaire c’est du sérieux, c’est du solide, c’est des technologies connues quoique pas assez bien maîtrisées, c’est des filières industrielles rodées et considérables, c’est lourd, c’est gros, c’est sérieux. C’est épouvantablement dangereux, mais c’est sérieux.

De mon point de vue, le pétrole c’est du sérieux, c’est du solide, c’est des technologies maîtrisées, des infrastructures immenses à l’échelle de la planète, puits, pipelines, tankers, supertankers, raffineries, dépôts, camions, stations de ravitaillement. Ca précipite la planète dans la crise climatique, mais c’est sérieux.

De mon point de vue, l’hydraulique aussi c’est du sérieux, c’est gros, c’est lourd — mais c’est structurellement limité. En France, c’est saturé, il n’y a plus beaucoup de barrages qu’on pourrait construire. C’est dommage, mais c’est comme cela.

Restent … le solaire ? L’éolien ? J’ai du mal à y croire. Je n’arrive pas à y croire.

Et pourtant, dans la transition énergétique vu de France — ou l’Energiewende vue d’Allemagne — dans les discours, dans les croyances … il n’y en a que pour le solaire et l’éolien. J’aimerai y croire. Je n’y arrive pas.

Il y a aussi l’idée que la clef est de limiter la consommation et de combattre le gaspillage. Je suis corps et âme convaincu que c’est fondamental … sauf que je n’arrive pas à voir cela arriver. Je ne vois pas comment amener les sociétés modernes à devenir frugales. Je ne vois pas. Je n’arrive pas à y croire.

Je pense qu’en matière d’énergie, on manque de chiffres simples. On ne se rend pas compte de l’énergie qu’on utilise, et de ce qu’il faut pour le produire.

Alors ce soir, je vais jouer un peu avec les chiffres. Je vais faire de la « back-of-the-envelope calculation« . Je préviens les puristes : je ne suis pas un expert, je vais faire beaucoup d’arrondis, d’approximations, et de raccourcis — certains de manière consciente (j’ai quand même une vague formation scientifique), d’autres de manière inconsciente (cette formation était limitée). Je vais faire ces arrondis et raccourcis sans parfois tout expliciter ou nuancer par les mots appropriés (« environ », « approximativement ») pour que ce soit plus lisible. Et je vais prendre des données de base trouvées sur le Web, de préférence Wikipedia, en oubliant peut-être par endroits de citer les sources.

Bref, je vais simplifier. Pour arriver à des ordres de grandeurs. Lisibles. Mémorisables.

Je vais simplifier. J’assume. Ce qui est simple est faux, ce qui est compliqué est inutilisable. Je cherche des notions utilisables, au risque de l’inexactitude.

Commençons par l’unité. Je vais raisonner en unité d’énergie. Je ne vais pas parler des coûts comparés des énergies, ce qui biaise souvent les analyses et les choix — fait-on encore des choix qui ne sont pas des choix économiques et financiers ? Je ne compterai pas en euros. Je laisse aussi de côté la puissance, même si c’est évidemment une donnée importante. Simplifions.

Je ne vais pas non plus parler en quantités de CO2. Les bilans carbone sont une bonne idée, mais ils ont tendance à favoriser le nucléaire — et sont favorisés dans ce dessein –, ils encouragent à réduire la réflexion sur l’énergie à une question d’effet de serre, ils amènent à se dispenser de toute réflexion sur la modération en tant que telle et la lutte contre le gaspillage.

Pour mesurer l’énergie, l’unité officielle est le joule. Seulement voilà, le joule ça ne dit pas grand’chose à grand’monde. Ni ses multiples. Il y a aussi les tonnes équivalent pétrole (Tep). Illisible. Et je passe sur les chevaux.

Faute de mieux, je vais prendre le kilowatt-heure (kWh) — et éventuellement ses multiples, le watt-heure (Wh) et le mégawatt-heure (MWh). C’est ce qui parle le plus, en tout cas en France. Parce que la plupart des appareils électriques ont des puissances exprimées en watt, et tout le monde sait ce qu’est une heure.

Et puis les factures des grandes vendeurs d’énergie de ce pays, EDF et GDF Suez, sont libellées en kWh. Va pour le kWh.

J’habite un pavillon moyen en banlieue parisienne. J’ai une famille moyenne. Non, je n’en dirai pas plus. Arrondissons.

EDF m’a facturé l’an dernier pour 10 000 kWh d’électricité.

GDF Suez m’a facturé l’an dernier pour 20 000 kWh de gaz naturel.

Quelles sont les autres énergies que je consomme ?

Il y a beaucoup de consommations indirectes et mutualisées : les transports en commun, l’éclairage public, les services publics, les industries qui produisent ce que je consomme, les camions qui transportent ce que je consomme, le traitement de mes déchets, etc. Très difficile à chiffrer.

J’ai une voiture. Diesel, comme tout le monde en France. Ça, c’est une consommation directe. Regardons.

Un litre de gazole, tout le monde sait ce que c’est, tout le monde peut visualiser ce que ça représente, bien qu’on le voit rarement directement, ça passe directement de la pompe au réservoir.

Le gazole fournit 40,3 méga-joules par litre. Cela fait environ 11 kWh par litre.

Si ma voiture consomme 8 litres aux 100 km, et si je roule 11 000 km par an, je consomme 880 litres de gazole en un an. Ce qui représente environ une énergie de 10 000 kWh.

Autrement dit, ma voiture consomme autant d’énergie sous forme de gazole, que ma maison sous forme d’électricité. Si mon électricité devait venir d’un générateur diesel, il me faudrait au moins une citerne de 880 litres.

Considérons maintenant le trajet Paris – Lyon. L’un des trajets les plus parcourus en France.

Ma voiture, emportant 5 personnes, consommera, pour faire les 465 km de ce trajet, si je garde le ratio de 8 litres aux 100 km, environ 37 litres de gazole. Soit 410 kWh.

Donc, un trajet Paris – Lyon en voiture, pour une personne c’est une consommation d’énergie de 82 kWh.

Une éolienne ordinaire, telle que celles qu’on déploie couramment en 2013, a une puissance de 1 MW, avec facteur de charge de 20%, autrement dit 5 heures de fonctionnement par jour en moyenne. Cette éolienne produit donc 5 MWh par jour. 1800 MWh par an.

Cette éolienne produit en une journée 5000 kWh, soit l’équivalent de 450 litres de gazole. Cette éolienne produit en une journée l’énergie nécessaire à 12 voitures pour faire le trajet Paris-Lyon.

Considérons maintenant un Airbus A320. L’un des plus grands succès industriels de l’Europe contemporaine. L’un des avions de ligne les plus répandus au monde. Il embarque 24000 litres de kérosène, peut transporter jusqu’à 180 passagers, pour une autonomie de 6000 kilomètres. Encore une fois, j’arrondis.

Ça fait 4 litres de kérosène au kilomètre. Ça ne parait pas beaucoup.

Imaginons un A320 faisant le trajet Paris – Lyon, supposons que cela fasse 450 km. Il lui faudra 1800 litres de kérosène. Si l’avion est plein, cela fait 12 litres de kérosène par passager.

Le kérosène fournit 42 méga-joules par kilogramme. Le litre de kérosène pesant 0,8 kg, il représente une énergie de 33,6 MJ, autrement dit en arrondissant, 9,3 kWh. Ce qui peut surprendre, c’est que c’est un peu moins d’énergie qu’un litre de gazole.

Donc, un trajet Paris – Lyon en avion, pour une personne, c’est une consommation d’énergie de 112 kWh.

Mais le moyen de transport le plus commode pour faire Paris – Lyon, à mon sens, c’est le train. Et là le calcul énergétique est directement sur la fiche Wikipedia. Lors d’un trajet en TGV ordinaire, un passager consomme 65 Wh par kilomètre parcouru. Donc, un trajet Paris – Lyon en train, pour une personne, c’est une consommation d’énergie de 29 kWh.

Comparons rapidement. Paris – Lyon, pour une personne. Avion : 112 kWh. Voiture : 82 kWh. Train : 29 kWh.

Vus tous les raccourcis que j’ai pris — et je n’exclus pas qu’il y ait de grossières erreurs de calcul ou de raisonnement — il ne faut pas surinterpréter ces écarts, en faveur de l’un ou l’autre moyen de transport. En revanche, ce qui me frappe, c’est qu’on reste à peu près dans les mêmes ordres de grandeur. Quel que soit le moyen de transport, un trajet Paris – Lyon — quelque chose qui peut sembler banal dans la France de 2013 — consomme une certaine quantité d’énergie. Savons-nous apprécier cette quantité d’énergie ? 29 kWh, 82 kWh, 112 kWh, ce n’est pas rien. Ça devrait être imprimé sur le billet d’avion, le billet de train, ou le ticket de péage — j’oublie évidemment que ces choses sont dématérialisées, et que de nos jours seul l’argent compte …

Revenons maintenant à la chose emblématique de la « transition énergétique » — de l’Energiewende à l’allemande — : l’éolienne.

Une éolienne produit en une journée 5 MWh. Soit l’équivalent de 450 litres de gazole. Ou de quoi permettre à 172 personnes de faire un trajet Paris – Lyon en TGV — à peine quelques wagons — une rame duplex embarque 500 personnes.

Une éolienne produit en un an 1800 MWh. Soit l’équivalent de 160 mille litres de gazole.

Ces dernières années, environ 33 millions de tonnes de gazole ont été consommées chaque année en France, soit environ 40 milliards de litres.

Il faudrait 250 000 éoliennes pour produire une énergie équivalente à ce qui a été consommé en brûlant du gazole. Deux cent cinquante mille.

La puissance moyenne d’une centrale nucléaire moyenne est de 1100 MW, avec un facteur de charge de 80%. Il y a 8760 heures dans une année non-bissextile. La centrale nucléaire moyenne produit donc en un an 7 700 000 MWh. Soit l’équivalent de 700 millions de litres de gazole.

Il faudrait 4300 éoliennes pour produire une énergie équivalent à ce que produit une centrale nucléaire.

Il y a 58 centrales en France, produisant 420 000 000 MWh selon une source.

Il faudrait 250 000 éoliennes pour produire autant que le parc nucléaire français. Ironiquement, je retombe sur ce chiffre. Deux cent cinquante mille.

Remplacer le gazole et le nucléaire ? Facile : un demi-million d’éoliennes !

Une dernière fois : ces calculs sont plein de raccourcis, de simplifications et d’approximations. Mais ils donnent des ordres de grandeur.

Il y a quelques années, le STIF a expérimenté, avec grand renfort de publicité, un service de navette fluviale entre la Gare d’Austerlitz et Maisons-Alfort. Il parait que ça n’a pas marché. A l’époque, j’avais trouvé ce truc dérisoire — absolument dérisoire par-rapport à l’ampleur de la propagande mise en oeuvre pour le vanter. Un gadget. Ridicule.

Deux chiffres suffisaient. Ce service devait transporter environ un millier de passagers par jour. Le RER A transporte plus d’un million de passagers par jour. Mille fois plus. Le RER A, c’est du sérieux. La navette fluviale, ce n’est pas sérieux.

Bref, décidément, je n’arrive pas à prendre au sérieux ce qui nous est présenté comme « transition énergétique ». Je pense que nous ne sommes qu’au début de la prise de conscience des quantités d’énergie dont nous avons besoin (ou pas). Je pense que certains des chiffres balayés ci-dessus ne sont pas assez connus. Les ordres de grandeur devraient être plus connus pour qu’une vraie prise de conscience émerge.

En attendant, pour pouvoir nous passer du pétrole et du nucléaire, je crains qu’il ne faille beaucoup plus que quelques éoliennes.

J’aimerais bien me tromper. Et j’espère explorer un peu plus le sujet dans de prochains billets.

Bonne nuit.

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