L’imprudence

Billet écrit en temps contraint

« L’Imprudence » est un album d’Alain Bashung, sorti à l’automne 2002.

A l’hiver 2003, toute l’année 2003, en 2004 aussi, j’ai écouté cet album des dizaines de fois, peut-être une centaine de fois. Je me souviens précisément de l’avoir écouté en boucle, en juillet 2003, dans le Jura Suisse. Ça fait dix ans.

C’est comme ça. Ça arrive. Il arrive qu’une chanson, un album, un livre, un texte vous touche et vous ne savez pas vraiment pourquoi. Ça tombe au bon moment. C’est en phase avec vous, avec le monde, ou avec les deux à la fois.

La chanson « L’Imprudence » n’est pas ma chanson préférée de Bashung, ni en général, ni sur cet album, mais je la trouve absolument fascinante. Elle m’a fasciné. Elle me fascine encore.

Tel Machiavel
Tel Abel Gance
Tel Guillaume Tell
À quoi tu penses
À quoi tu penses

À l’avenir
Laisse venir
Laisse le vent du soir décider

À l’avenir
Laisse venir
Laisse venir
L’imprudence

A la même période, j’ai découvert cette expression, qui me fascine elle aussi encore maintenant : Lâcher prise. Je l’applique plus que jadis, mais toujours peu. Pas assez. Mal. Live and let die. Live and let live. Give me the strength to lay this burden down.

Je suis un individu dans mon époque, assez similaire à la plupart de mes semblables, au fond.

Nous sommes prudents. Nous n’aimons pas l’imprévu, nous ne supportons pas l’imprévu, nous refusons l’imprévisible. Nous détestons les contrariétés, nous nous méfions des opportunités. Nous n’aimons pas l’improbable. Nous sommes rassurés par les certitudes.

Nous sommes prudents. Nous croyons à la surveillance, à la mémoire informatique et au déterminisme — ce que j’ai identifié comme les trois piliers de Big Data.

Nous vivons des vies de plus en plus confinées, parfois sans nous en rendre compte. Nous vieillissons, nous sortons de moins en moins de nos habitudes, de nos lieux familiers, de nos routines, de nos cercles de connaissances. Toujours les mêmes endroits, les mêmes gens, les mêmes rituels, les mêmes habitudes. Nous sommes prudents.

Nous vivons des vies de plus en plus par l’intermédiaire d’interfaces. A travers des écrans, petits, moyens, grands. Les écrans nous protègent. Nous vivons par le biais de machines et d’algorithmes. Prédictibles. Déterministes. Disciplinées. En apparence. Pour l’instant. Qui nous donne l’impression d’être important, d’être puissance, de contrôler notre petit monde. La cybernétique, étymologiquement et originellement, c’est la science du contrôle. Donc en somme, de la prudence.

Nous adorons l’expression : tout est sous contrôle.

Nous sommes les enfants de la société de consommation. La vie comme un supermarché, avec plein de produits sur plein de rayons, il n’y a qu’à se servir, et d’une semaine à l’autre, ce sont les mêmes produits aux mêmes endroits, avec les mêmes marques rassurantes. Pas de contrariété. Et si quelque chose ne va pas, nous nous plaindrons, nous sommes le client, le consommateur, le client est roi, le consommateur doit être satisfait. Nous sommes impatients et irascibles. Nous ne supportons pas de n’être pas satisfaits. Nous ne supportons pas l’attente, la frustration, la déception. Nous ne supportons pas grand’chose, en fait.

Nous sommes les enfants de la société du spectacle. La vie comme un film. Nous sommes assis devant un écran. Nous sommes spectateurs. Nous aimons être tenus en haleine. Mais nous acceptons de n’avoir que peu ou pas de prise sur le déroulement. Pas de possibilité d’intervenir, de déjouer le scénario, de faire mentir la fatalité. Pas de bifurcation. Trop dangereux. Trop compliqué. Faisons confiance au scénario. Pas de révolte. Pas d’imprudence.

Demain soir, sauf incident, je serai à l’autre bout de l’Europe. Dans une ville, dans un pays, où, il y a à peine quelques mois, je n’aurais jamais, jamais imaginé mettre les pieds. En un sens, ce n’est pas grand’chose. Ça ne sera pas L’Homme de Rio. C’est un « déplacement professionnel ». Avec des collègues. Ça n’est que quelques jours. Ça ne se reproduira probablement pas. Ça sera relativement cadré et balisé. Le retour à la « normale » viendra vite.

Mais c’est quand même une sorte d’évasion. Une sorte d’imprudence. Ça n’était pas prévu. C’était imprévisible. On a les imprudences qu’on peut. Et je sens bien que depuis que cette opération a été décidée, ça agite ma petite tête. Comme si ça me rajeunissait de quinze ans. Comme si c’était un signal, un clin d’œil, un arc-en-ciel.

L’occasion de voir autre chose. Pas grand’chose. Un petit peu autre chose. Un petit bout d’envers du décor.

Je pense à Jacopo Belbo.

Belbo, malade de tant de rendez-vous manqués, sentait à présent qu’on lui donnait un rendez-vous réel.

Je pense à Alain Bashung.

Tu perds ton temps
À te percer à jour
Devant l’obstacle
Tu verras
On se révèle

Tel Perceval
Tel Casanova
Tel Harvey Keitel

À l’avenir
Laisse venir
Laisse le vent du soir décider

À l’avenir
Laisse venir
Laisse venir
L’imprudence
L’imprudence

On a les imprudences qu’on peut. Pas grand’chose, ce n’est pas rien.

Bonne nuit.

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