Éloge de la pensée positive

Quelques jours à l’autre bout de l’Europe, et, très curieusement, je me sens rajeunir. Comme si j’avais dix ou quinze ans de moins.

Je n’avais aucune idée de ce que j’allais trouver. Je m’étais interdit de regarder le plan de la ville sur Google Maps et assimilés. Je voulais être surpris.

Je m’étais promis de laisser de côté ce blog, le temps de ce voyage, et j’ai changé d’avis. Je suis physiquement exténué, mais j’ai quand même envie d’écrire quelques mots.

I feel lucky.

Je regarde autour de moi, je regarde en moi, et depuis quelques jours, je vois des énergies positives que j’avais ignorées. Je me regarde avec mes traits tirés, mon costume et ma cravate, et je vois de l’énergie. Je repense aux difficiles derniers mois, et je vois de l’énergie.

Evidemment, rien n’a vraiment changé. Le monde n’a pas changé. Ma vie n’a pas changé. Il va falloir rentrer. Le bassin parisien reste une cuvette saturée d’humidité, de pollution, de miasmes et de saletés. La vie continue. Elle ne s’est en fait pas arrêtée. La vie ne s’arrête jamais. Depuis la première cellule jusqu’à un éventuel holocauste thermonucléaire, la vie ne s’est jamais arrêtée et ne s’arrêtera jamais.

Mais, l’espace de quelques jours, de quelques heures, j’ai l’impression d’avoir pris de la hauteur — et l’ivresse qui va avec. Je me sens mieux. Je me sens heureux. Je me sens moins personne. Je me sens un peu plus que pas grand’chose.

Quand, fin août, j’ai écouté pour la première fois le dernier machin de Lady Gaga, « Applause », je l’ai détesté. Je me suis dit que je ne le réécouterai jamais. Pourtant, en règle générale, j’adore Lady Gaga. Et puis voilà, depuis quelques jours, je l’écoute en boucle dès que j’en ai l’occasion. Je l’adore. Je l’adore. C’est plein d’énergie. C’est surement plein de défauts méprisables — soupe, commercial, superficiel, bruit — du point de vue de toutes sortes de puristes, mais c’est pas grave. C’est plein d’énergie. J’aime bien, et je me fous du reste, comme un vulgaire adolescent.

L’autre jour, dans le véhicule qui nous emmenait de l’aéroport, sur une radio de ce lointain bout de l’Europe, ce morceau est passé. J’y ai vu comme un clin d’œil du destin. Je sais, c’est ridicule. Mais c’est comme ça. Le ridicule aussi peut être positif et plein d’énergie.

I feel lucky.

I feel lucky. J’ai de la chance. J’ai décidé que j’ai de la chance. J’ai envie de croire qu’il y a autre chose. J’ai envie de croire que tout est possible — ou, à défaut de tout, au moins quelque chose.

Je me sens emporté vers le haut. Je me sens positif. Je sais que ça retombera. C’est pas grave.

C’est important d’être positif.

C’est important d’avoir des pensées positives, de se ménager des pensées positives, de se dire des choses positives, de voir les choses positivement.

Si on n’arrive pas à garder l’esprit positif, on se noie dans le négatif. On peut s’y perdre. On peut en mourir. On peut ne pas en revenir.

Il y a tellement de choses négatives contre lesquelles on ne peut rien, incidents, défauts, erreurs, drames, impondérables, épidémies, famines, guerres, catastrophes — tellement de petites ou grandes fatalités. Et je déteste le concept même de fatalité.

Il y a tellement de choses négatives que, en face, il ne faut laisser passer aucune occasion authentique, libre et non-faussée, de pensée positive. C’est notre dignité d’êtres humains. C’est notre devoir d’êtres conscients.

Il y a encore quelques années, jamais, jamais, jamais je n’aurais imaginé écrire quoique ce soit qui ressemble à un éloge de la pensée positive.

J’ai longtemps pensé que seule la pensée négative fait avancer le monde.

J’ai longtemps méprisé la pensée positive, ou tout ce qui se fait passer pour tel. Le monde est plein de faux semblants.

J’avais développé des théories assez élaborées sur l’importance de la pensée négative.

La pensée négative comme antithèse. Donc comme fondement de la dialectique. La dialectique de Hegel, de Marx et de Lénine. S’il n’y a pas d’antithèse, on reste bloqué à la thèse. S’il n’y a pas d’antithèse, on tourne en rond. Il faut une antithèse pour permettre de faire émerger, de la confrontation de la thèse et de l’antithèse, une synthèse.

La pensée négative comme la boucle de rétroaction négative. Quiconque a étudié les bases de la cybernétique, le pilotage par boucle de rétroaction (ou feedback), sait que la rétroaction positive est celle qui amplifie les écarts, alors que la rétroaction négative est celle qui réduit les écarts. La rétroaction négative est celle qui permet au missile de converger vers sa trajectoire attendue. La rétroaction positive éloigne de la cible. La rétroaction négative est celle qui permet d’atteindre son objectif. Purpose, Mr Anderson.

Ce sont de très jolis concepts, parfaitement valides en eux-mêmes, mais seulement voilà nous sommes des êtres humains. De chair et de sang. De nerfs et d’hormones. Des êtres sensibles. Avec des émotions.

On peut mourir de pensées négatives. On peut mourir de manque de positif aussi surement que de manque d’oxygène, d’eau, de nourriture ou de lumière. Je le sais, j’ai essayé.

Il faut de la lumière. Même artificielle. Il faut de l’eau, il faut de l’air.

On n’est pas des machines. On n’est pas des algorithmes. On n’est ni parfaits, ni objectifs — ni efficients, ni prédictibles, ni rentables, ni tout ce que les systèmes attendent de nous, ou tout ce qu’on attend des systèmes.

I feel lucky. Je suis vivant.

Ça n’empêche pas tout le reste.

Ça ne résout rien.

La pensée positive ne résout rien.

La pensée positive est une sorte de pari pascalien : tout à gagner, rien à perdre. Faute de mieux, choisissez de croire. Choose life.

La pensée positive n’apporte presque rien.

La pensée négative ne résout rien non plus. La dialectique, c’est autre chose. La régulation cybernétique par boucle de rétroaction, c’est autre chose.

La pensée positive n’apporte presque rien.

Mais surtout, surtout, la pensée négative est bien pire. La pensée négative peut blesser. La pensée négative peut tuer. L’air du monde est chargé de négativité. De miasmes, de polluants, de virus, de mort. Il ne sert à rien d’en rajouter. Il faut faire face. Il faut se défendre. Il ne sert rien d’ajouter le désarroi à la misère.

Ce qui est simple est faux, ce qui est compliqué est inutilisable.

Ce qui est positif est faux, ce qui est négatif est inutilisable.

Lio, « Amoureux Solitaires », 1981 :

Eh toi, dis-moi que tu m’aimes
Même si c’est un mensonge et qu’on n’a pas une chance
La vie est si triste, dis-moi que tu m’aimes
Oublions tout nous-mêmes, ce que nous sommes vraiment

Alain Bashung, « Dans la foulée », la meilleure chanson pour moi de l’album « L’Imprudence« , 2002 :

On n’en fera qu’une bouchée
De l’impossible

Bonne nuit.

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