L’âme n’est pas transparente

Billet écrit en temps contraint

« Dans la foulée » est, pour moi, la meilleure chanson de l’album « L’Imprudence » d’Alain Bashung en 2002. Cette chanson résonne très profondément en moi, sans que je sache vraiment pourquoi.

Cette chanson part d’un événement qui ne m’avait guère intéressé à l’époque, la fuite de Marie-José Pérec des Jeux Olympiques de Sydney, en septembre 2000, et le lynchage médiatique qui suivit. J’avais d’autres soucis ce mois-là. A vrai dire, je ne sais pas si j’ai eu connaissance de cette histoire avant d’entendre cette chanson.

Elle voulait gagner le paradis
Elle avait le miracle facile
Dans la foulée elle a expédié
Ses affaires courantes

Crudités sur ordonnance
Cruauté dans la tourmente
Dans la foulée
Dans la foulée

Marie-Jo s’en est allée inhaler
Les parfums de l’indolence
Elle reviendra si ça lui chante
Si elle y pense

De la douche au bûcher
La route est longue
Mais l’Acropole la laisse de marbre
Et les ronces de piquer
Ce coin d’azur

Qu’est-ce qui peut se passer dans la tête d’un homme (ou d’une femme) ?

Qu’est-ce qui peut conduire à une décision, une réaction, une action — à quelque chose qui semblera incompréhensible à tous ?

Peut-on comprendre toute action d’un être humain ?

Peut-on tout expliquer ? Tout justifier ? Tout raconter ?

Dans « The Black Swan », Nassim Nicholas Taleb critique beaucoup notre besoin d’histoires (ou « narratives »), donnant apparemment un sens, possiblement faux, à tout et n’importe quoi. Un besoin d’explication, un goût pour les histoires toutes prêtes, une facilité à gober une explication toute faite plutôt que de réfléchir un peu — ou plutôt que de faire preuve d’humilité, plutôt que d’admettre modestement qu’on ne sait pas, on ne comprend pas.

Que s’est-il passé dans la tête de Marie-José Pérec le 20 septembre 2000 ?

Que s’est-il passé dans la tête de Zinedine Zidane le 9 juillet 2006, à Berlin, à la 107ème minute de la finale de la Coupe du Monde de football ?

Il y a parfois aussi des regards de personnes immobiles, qui me frappent. La personne n’agit pas, ne réagit pas, ne bouge pas, mais le regard, la posture, l’allure sont frappantes. Je pense par exemple à un plan fixe sur Michel Platini, le visage absolument neutre, le regard dans le vide, seul, à la tribune du Stade de France, le 12 juillet 1998, avec son maillot et sa veste. Il aurait pu disputer une, deux, trois finales de Coupe du Monde, mais finalement il n’en a disputé aucune. Que se passait-il dans la tête de Michel Platini le 12 juillet 1998 ?

Nous vivons dans une époque obsédée par les « narratives », comme le pointent Nassim Nicholas Taleb et bien d’autres. Pour certains experts, et pour de nombreux praticiens, la politique n’est plus que l’art de raconter une histoire, à l’exclusion de tout le reste. La politique a toujours été l’art de raconter une histoire — mais n’est-elle plus que cela et rien d’autre ?

Quand on raconte une histoire, elle doit être cohérente, avoir un sens, « faire du sens », comme on dit de plus en plus souvent. Produire du sens.

Mark Twain faisait remarquer :

It’s no wonder that truth is stranger than fiction. Fiction has to make sense.

Tom Clancy, décédé ce mardi 1er octobre 2013, insistait :

Fiction has to make sense. I’ve made up stuff that’s turned out to be real, that’s the spooky part.

Nous vivons dans une époque saturée de fictions — romans, films, et surtout, séries télévisées, omniprésentes, envahissantes, partout, tout le temps. Des fictions. Des productions de sens.

Nous vivons dans une époque qui prétend rendre absolument transparente toute réalité — au nom du droit de savoir, du droit à l’information, au nom de tous les avatars de qu’il faut bien appeler l’idéologie de la transparence.

Notre époque peut-elle encore tolérer un réel qui n’a pas de sens — ou, au moins, pas de sens apparent ? Pas de sens directement interprétable ? Pas de sens explicable en 30 secondes de télévision, ou en un tweet de 140 caractères ? Ou, pire, un réel qui cache délibérément son sens ? Un réel qui n’a pas de sens.

Certaines grandes régressions intellectuelles en cours sont fondées sur l’intolérance, l’allergie à la complexité du réel et à la difficulté à saisir son sens. Divers intégrismes religieux. Le créationnisme. L’austérité. Tout ce qui vient vous dire : « Ne pensez pas ! »

Interpréter c’est se rassurer. Avoir une explication, une histoire, une « narrative », c’est réconfortant, c’est confortable. Notre époque est angoissée jusqu’à la névrose. Un discours tout prêt la rassure, le calme, aussi sûrement qu’une piqûre de morphine, ou un comprimé de soma.

Que fait notre époque de ce qui résiste à cette quête de sens à bon marché, ce qui ne se laisse pas raconter, mettre en boîte, numériser, indexer — et commercialiser ?

Que fait notre époque de la part d’ombre ? De l’âme ? Du secret ? De l’indicible ? De l’incertain ? De l’ambigu ? Du paradoxal ? De l’indéfinissable ?

En un sens, notre époque est mise encore plus mal à l’aise par un silence immobile tel que celui de la tête de Platini en 1998, que par un geste brutal et inattendu tel que celui de la tête de Zidane en 2006.

Notre époque ne supporte pas ce dont elle ne voit pas le sens, l’utilité, le profit.

Une personne réelle, une âme réelle, plus ou moins complexe, doit s’effacer derrière un personnage Facebook de fiction, lisse, lisible et prévisible par son « narrative », utile et vendable aux publicitaires.

Notre époque ne supporte pas le silence. Vous n’avez pas le droit de garder le silence — et tout ce que vous direz pourra et sera retenu contre vous …

On n’en fera qu’une bouchée
De l’impossible
Des pistes cendrées jusqu’à la corde
Et les ronces de piquer
Ce coin d’azur
Si bleu soit-il

Marie-Jo s’en est allée inhaler
Les parfums de l’indolence
Elle reviendra si ça lui chante
Si elle y pense

Dans la foulée
Si elle y pense
Dans la foulée

Bonne nuit.

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