Terreur liquide

Billet écrit en temps contraint

Les mots autour de la racine « liquide » sont au cœur de l’idéologie dominante de notre temps, qu’on appellera pour faire court l’idéologie néolibérale. Liquide, liquidité, liquider.

Il y a quelque chose d’effrayant dans le verbe « liquider ».

« Liquider » un individu, dans le jargon des romans policiers ou des romans d’espionnage, cela veut juste dire le tuer.

« Liquider », cela renvoie historiquement au tragique mot d’ordre d’Andrew Mellon, Ministre des Finances du président Herbert Hoover dans les tragiques années qui ont suivi le krach de 1929, et qui résume l’attitude « libérale » (on dirait aussi « orthodoxe », « néoclassique » ou « autrichienne ») face à un effondrement économique : surtout ne rien faire, laisser faire les marchés, compter les morts, attendre que ça se tasse :

Liquidate labor, liquidate stocks, liquidate farmers, liquidate real estate… it will purge the rottenness out of the system. High costs of living and high living will come down. People will work harder, live a more moral life. Values will be adjusted, and enterprising people will pick up from less competent people.

C’est beau comme une leçon de morale d’Angela Merkel !

Dans une interview intitulée « An Anthropologist on What’s Wrong with Wall Street« , donnée à Time Magazine et datée du 22 juillet 2009, moins d’un an après le grand effondrement, alors qu’on pouvait encore croire que le monde allait tirer les leçons du grand effondrement, l’anthropologiste Karen Ho explique comment l’idéologie de la finance moderne a, peu à peu, tout imprégné, tout corrompu.

Cette idéologie a d’abord contraint les entreprises à se présenter face aux marchés comme modulables, fluides, liquidables, liquides — puis les Etats, puis les travailleurs, puis tous les individus. Tout doit être liquide, flexible, fluide, volatil. Tout doit être aussi liquide qu’un produit financier, c’est-à-dire in fine quelques octets dans un programme informatique de trading, ou quelques lignes dans un tableur Excel, ou quelques pixels dans un jeu vidéo.

Les injonctions sont toujours les mêmes : soyez flexibles, soyez réactifs, soyez adaptables, soyez soumis — en un mot, soyez liquides !

— What do you mean when you say the American worker has become liquid?

— I mean that there’s constant job insecurity, constant downsizing, constant restructuring, a constant need to retrain to have an adaptable skill set and be flexible. In a sense, job security and stability have been liquidated.

(…) Wall Street bankers understand that they are liquid people. It’s part of their culture. I had bankers telling me, « I might not be at my job next year so I’m going to make sure to get the biggest bonus possible. » I had bankers who advised the AOL-Time Warner merger saying, « Oh, gosh, this might not work out, but I probably won’t be here when it doesn’t work out. » I looked at them like, « What? » Their temporality is truncated.

(…) The kind of worker they imagine is a worker like themselves. A worker who is constantly retraining, a worker who is constantly networked, a worker whose skill set is very interchangeable, a worker who thinks of downsizing as a challenge – a worker who thrives on this. This becomes the prototype, but in many ways that’s quite removed from the daily lives of most American workers. Before this crazy crash of 2008, bankers always landed on their feet, almost always. Job insecurity isn’t the same thing for the average American worker. They often experience downward mobility or don’t land on their feet.

Dans une interview intitulé « The Financial Zoo« , sur le site Naked Capitalism, à la date du 7 septembre 2011, l’économiste Satyajit Das développe une analyse similaire.

The Sociologist Zygmunt Bauman’s metaphor of liquid and solid modernity captures the shift from a society of producers to a society of consumers. Security gives way to increased freedom to purchase, to consume and to enjoy life. In liquid modernity, individuals have to be flexible and adaptable, pursuing available opportunities, calculating likely gains and losses from actions under endemic uncertainty. It was a metaphor for the rise of financiers and the Financialization of everyday life in a volatile world where risk taking and speculation was an essential survival strategy.

C’est, je crois, la première fois que j’entendis parler de Zygmunt Bauman. Au printemps 2013, j’ai trouvé un long texte, non-daté, absolument fascinant de Zygmunt Bauman. Je vous le recommande grandement. Extrait.

Les relations amoureuses sont effectivement un domaine de l’expérience humaine où la  » liquidité  » de la vie s’exprime dans toute sa gravité et est vécue de la manière la plus poignante, voire la plus douloureuse. C’est le lieu où les ambivalences les plus obstinées, porteuses des plus grands enjeux de la vie contemporaine, peuvent être observées de près. D’un côté, dans un monde instable plein de surprises désagréables, chacun a plus que jamais besoin d’un partenaire loyal et dévoué. D’un autre côté, cependant, chacun est effrayé à l’idée de s’engager (sans parler de s’engager de manière inconditionnelle) à une loyauté et à une dévotion de ce type. Etsi à la lumière de nouvelles opportunités, le partenaire actuel cessait d’être un actif, pour devenir un passif ? Et si le partenaire était le(la) premier(ère) à décider qu’il ou elle en a assez, de sorte que ma dévotion finisse à la poubelle ? Tout cela nous conduit à tenter d’accomplir l’impossible : avoir une relation sûre tout en demeurant libre de la briser à tout instant… Mieux encore : vivre un amour vrai, profond, durable ? mais révocable à la demande… J’ai le sentiment que beaucoup de tragédies personnelles dérivent de cette contradiction insoluble.

(…) Mais qui pourrait rassembler assez de courage pour concevoir un projet  » d’une vie entière « , alors que les conditions dans lesquelles chacun doit accomplir ses tâches quotidiennes, que la définition même des tâches, des habitudes, des styles de vie, que la distinction entre le  » comme il faut  » et le  » il ne faut pas « , tout
cela ne cesse de changer de manière imprévisible et beaucoup trop rapidement pour se  » solidifier  » dans des institutions ou se cristalliser dans des routines ?

Bref, la liquéfaction, ou la liquidation, semblent généralisées. Implacables. Rien ne leur échappe. Tout doit partir. Tout doit disparaître. Le travail est en miettes. La culture est en miettes. La vie est en miettes. Le temps est en miettes. Comme l’avait résumé avec émerveillement en 2005 la sinistre Laurence Parisot :

La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ?

Je crois qu’il s’agit bien d’idéologie, parce que fondamentalement, le monde n’est pas comme cela. L’idéologie voudrait que le monde soit fluide et léger, mais il ne l’est pas.

J’insiste en passant sur le double sens du mot « léger ». D’une part l’opposé de « lourd » — comme « fluide » est l’opposé de « solide ». D’autre part, l’opposé de « grave », l’opposé de « sérieux », l’opposé de « tragique ». Ah, l’insoutenable légèreté de l’être !

Le monde n’est pas léger. Le monde est lourd, grave, sérieux et tragique. Le monde est lourd, vaste, fragile, tragique et compliqué.

Seuls l’immaturité de la jeunesse, l’aveuglement idéologique, le lavage de cerveaux par médias électroniques interposés — ou juste la bêtise … peuvent amener à se contenter de croire le contraire.

Le monde est fait d’individus et de toutes sortes de constructions sociales, les uns comme les autres étant durs, solides, rugueux.

Les individus ne sont pas interchangeables, génériques, substituables, anonymes.

En tout cas, pour l’instant.

Le projet de l’idéologie dominante est de rendre les individus, en un mot, liquides. Interchangeables, génériques, substituables, anonymes. Liquides.

Qu’ils ne soient, pour reprendre le titre génial de Michel Houellebecq, que des Particules Elementaires. Comme dans un modèle moléculaire de fluide.

Liquéfiés, liquides, liquidables, liquidés.

Pauvres de nous.

La pression, la température montent petit à petit. Cela explosera un jour, peut-être. Sinon, nous serons tous liquidés.

Bonne nuit.

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