Cinq minutes

Billet écrit en temps contraint

L’une des phrases les plus terrifiantes pour moi, dans le monde du travail, ces derniers temps, c’est « ça prend cinq minutes ».

Quand j’entends cette phrase, je me dis que les ennuis vont se précipiter. Parce qu’il va y avoir des gens pour prendre cette affirmation au pied de la lettre — et ils vont ensuite en faire subir les conséquences à d’autres gens, qui vont devoir péniblement tenir une promesse absurde. Cette affirmation résonne avec le détestable culte de la vitesse, de l’accélération, de l’immédiateté, de l’instantanéité, et toute la brutalité de notre époque. Et, parfois, en plus, son cynisme. IBGYBG.

« Ça prend cinq minutes ! » « Ça devrait déjà être fait ! » « Pourquoi c’est pas déjà fait ? » « Mais qu’est-ce que vous foutez ? » « On n’a pas le temps ! »

Il y a une dizaine d’années, l’injonction qui me terrifiait le plus, dans le monde du travail, c’étaient les invocations de la « can-do attitude » à l’américaine. C’était avant que Barack Obama ne fasse de « yes we can » son slogan électoral victorieux. La « can-do attitude » était une idée assez peu connue en France — et, par conséquent, fort mal déclinée. C’était une manière fort commode d’exiger tout et (surtout) n’importe quoi, de forcer les gens à s’engager sur des choses intenables, bref de les piéger.

« Vous manquez de can-do attitude ! » « Il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions ! » « Je ne veux pas entendre vos problèmes, c’est à vous de les résoudre vous-mêmes ! » « Apportez-moi des solutions ! » « Quand on veut, on peut ! »

Un pionnier de la « can-do attitude » en France était un petit Ministre de l’Intérieur nerveux, et Jacques-Alain Miller dans Le Nouvel Observateur en date du 19 décembre 2002 le décrivait ainsi :

Il dit : ‘Je vous en prie’ et l’on entend : ‘Crève, salope.’ Un style? Oui, qui n’est qu’à lui. Il parle, il bouge, il argumente, comme jamais vu. La gestuelle, le discours, tout est neuf. C’est le style ‘Can do’ (traduisez ‘Peut faire’, prononcez Kanndoo, comme Wanadoo). L’efficacité goût américain.

A la date du 23 janvier 2003, Philippe Muray écrivait de son côté :

Acculés dans les cordes du positif, ils ne cessent de nous répéter, en effet, mais sans jamais vraiment l’énoncer ainsi, que ‘tout est bien’. (…) L’interdiction de penser est portée par l’éloge constant d’un monstrueux devenir. L’éloge est la forme moderne de l’interdiction. Il enveloppe l’événement de sa nuée et empêche, autant qu’il le peut, que cet événement soit soumis au libre examen, qu’il devienne objet d’opinions divergentes ou critiques. De sorte que la divergence ou la critique, lorsqu’elles se produisent malgré tout concrètement, apparaissent comme une insulte envers l’éloge qui les avait précédées.

Entendons-nous bien.

Je ne rejette pas la « can-do attitude » par principe. Je suis moins fâché avec la pensée positive que je ne l’étais il y a une dizaine d’années. J’ai vieilli — ce qui, en termes positifs, se dit plutôt : j’ai grandi, ou : j’ai mûri. Le problème de la pensée positive, c’est qu’il y a tellement de faussaires et d’escrocs, que l’authentique pensée positive, la pulsion vitale positive, l’énergie vitale positive, sont parfois difficiles à distinguer. Il est important de garder un esprit positif. Il est important de ne pas se laisser submerger par toutes les négativités, détresses, misères et malheurs du monde. Il est important d’être constructif, de manier le « can-do » avec circonspection, d’essayer d’imaginer que l’impossible devienne possible, de voir au moins autant le verre à moitié plein qu’à moitié vide. Il faut sourire. Il faut être agréable. Il faut être positif. Mais le positif de pacotille, dents blanches et sourire creux, ça ne sert pas à grand’chose.

Je ne rejette pas la « contrainte de temps » par principe. Je suis terrifié par les assertions type « ça prend cinq minutes », mais je comprends parfaitement que le temps manque. Pour tout. Tout le temps. Le temps, c’est ce qui manque le plus. Pour tout. Tout le temps. L’écriture de ce blog en est une illustration. Il faut tenir le rythme. Il ne faut pas trop laisser filer de jours. Je crois aux vertus des processus itératifs et cycles courts. Il faut arracher une demi-heure par ci, une heure par là. Mais cinq minutes ne suffisent pas. En cinq minutes, on fait à peine quelques tweets, on ne fait pas un billet. Un « billet en temps contraint », c’est au moins une demi-heure, en moyenne trois quarts d’heure, parfois plus. Pas cinq minutes.

Ces contradictions sont des paradoxes. Les paradoxes d’aujourd’hui sont les préjugés de demain.

L’une des phrases les plus équilibrées, les plus lumineuses, que je connaisse, est dûe à Jacques Chaban-Delmas — à moins que ce ne soit de Jean-Jacques Servan-Schreiber :

Je suis prêt à tout, mais pas à n’importe quoi.

Et puis, bien sûr, il y a Alain Bashung, « Dans la foulée » :

On n’en fera qu’une bouchée
De l’impossible

Certaines bouchées prennent plus que cinq minutes.

Bonne nuit,

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