Impressions de Belgique, mondialisation et miniaturisation

Billet écrit en temps contraint

J’ai depuis longtemps une tendresse particulière pour la Belgique. Je connais un peu certaines parties de ce pays, j’ai connu un peu quelques-uns de ses habitants. Je n’y ai jamais vécu, mais ce pays pour moi a une histoire, une profondeur, une complexité singulières. Pour moi, c’est un grand pays. Un pays important.

Il y a quelques mois j’ai eu l’occasion de faire un peu de tourisme en Belgique. Au fil des jours, des impressions s’ajoutant à d’autres impressions, il me semble avoir senti se détacher une tonalité commune à plusieurs visites pourtant apparemment très différentes.

A Louvain-la-Neuve, j’ai visité le musée Hergé. Grand bâtiment très moderne, tout neuf, en bordure d’une extension pas complètement terminée de la ville nouvelle. Une visite un peu compliquée au début par les audio-guides distribués à l’entrée — des iPod Touch. Puis un vrai émerveillement qui grandit au fil des salles. Hergé représenté dans son époque, le cœur du XXème siècle, les décennies tragiques (1930, 1940) puis les décennies prospères (1950, 1960). La floraison de techniques nouvelles, cinéma, automobiles, avions. L’ouverture au monde.

Hergé expliqué dans sa modernité technique : il ne s’est jamais considéré comme un artisan reclus et solitaire dans son logement, il a toujours voulu faire tourner une entreprise, un studio, avec un partage des tâches supposé optimal entre ses collaborateurs, une organisation presque industrielle. Et d’ailleurs, assez longtemps, il n’a considéré la bande dessinée que comme une distraction par-rapport à ses activités publicitaires.

Et puis il y a le succès planétaire de Tintin. La dimension planétaire de Tintin. Le rapport très particulier à la Chine, les retrouvailles avec Tchang quarante ans plus tard. Tintin comme personnage universel — un gosse de Bruxelles, devenu icône du monde. Et, dans l’avant-dernière salle, parmi d’autres grandes phrases, ce constat du Général de Gaulle :

Mon seul rival international, c’est Tintin !

A Bruxelles, j’ai visité le Centre Belge de la Bande Dessinée. Vieux bâtiment art nouveau, merveilleusement rénové à la fin des années 1980s. Je trouve que ça a bien vieilli depuis les années 1990s. Mais ce musée m’a renvoyé au caractère en quelque sorte figé de la bande dessinée belge. C’est peut-être le propre de tous les musées.

Les Belges sont-ils les seuls à parler de la bande dessinée comme du « neuvième art » ?

En regardant les dates de naissance des grands artistes exposés, j’ai eu l’impression qu’il s’agissait de l’affaire d’une génération, bientôt éteinte, pas vraiment remplacée. Franquin, né en 1924. Greg, né en 1931. Roba, né en 1930. Cauvin, né en 1938. Tillieux, né en 1921. Hubinon, né en 1924. Peyo, né en 1928. Morris, né en 1923.

En regardant les déclinaisons récentes du personnage de Spirou, j’ai été frappé par le fait que ses nouvelles aventures, confiées à tel ou tel nouvel auteur, sont en général précisément datées : Spirou en 1939 à la veille de la Deuxième Guerre Mondiale, Spirou pendant l’occupation, etc. Un peu comme les nouvelles aventures de Blake et Mortimer, toutes calées dans les années 1950s, jamais ailleurs. Figées dans leur âge d’or. Enfermées dans le musée.

A Anvers, j’ai visité le zoo. Zoo en plein centre ville, contigu à la gare centrale, toujours aussi impressionnante après semble-t-il quelques travaux pour accueillir le Thalys. Très grand zoo, toujours le plus grand du pays, l’un des plus grands d’Europe. Toutes sortes d’animaux.

Est-ce que les zoos font encore rêver ? Est-ce que voir des animaux en chair et en os intéresse encore, dans cette époque saturée d’écrans, où quiconque croit pouvoir tout voir et tout savoir à travers des écrans ?

Le zoo d’Anvers fut l’un des premiers grands zoos d’Europe occidentale, au milieu du XIXème siècle, à l’époque où l’Europe occidentale prenait pour quelques décennies l’ascendant sur le reste du monde. La page Wikipedia sur « Parc zoologique » explique :

Les attitudes philosophiques et culturelles ainsi que les événements politiques, tels que l’impérialisme, ont eu une incidence sur l’apparence et les objectifs des jardins zoologiques. Selon les historiens Éric Baratay et Élisabeth Hardouin-Fugier, les zoos de cette période reflètent la détermination des nations impérialistes de classer et de dominer.

A Bruges, en complément des lieux littéralement magiques que je connaissais déjà, j’ai essayé le musée du chocolat. Je craignais le pire, sur le papier ça ressemblait à un attrape-touriste, j’ai été agréablement surpris.

L’histoire du chocolat est une sorte de raccourci de la mondialisation. Le chocolat fut d’abord un produit exotique, voire expérimental, puis un produit de luxe, puis un produit de grande consommation, associé à diverses aventures technologiques et industrielles, techniques de fabrication (par exemple, l’invention de la bakélite, décisive pour améliorer les moules) et de commercialisation. Le milieu du XXème siècle comme une sorte d’apogée, le chocolat belge devenu de réputation mondiale, avec derrière une industrie prospère avec un grand nombre d’entreprises de toutes tailles.

Et puis les concentrations, les fermetures d’usines, les rachats par des géants anonymes de taille planétaire, les pressions pour assouplir les normes de fabrication et les exigences de qualité. Et, au final, apparemment, il ne reste plus qu’une seule entreprise fabriquant « vraiment » du chocolat belge, et la tonalité de sa présentation m’a paru inquiète. Restera-t-il encore « vraiment » du chocolat belge dans quelques années ?

Arnaud Montebourg serait sûrement inspiré par ce musée. Que reste-t-il des vieilles nations industrielles quand les usines sont parties ?

Qu’est-ce qu’un pays comme la Belgique à l’échelle de la mondialisation ?

La Belgique, 11 millions d’habitants. 74ème pays le plus peuplé du monde, selon Wikipedia, sur un total de 197. Combien de métropoles chinoises sont plus peuplées ?

Vu du milieu du XXème siècle, disons, de 1958, l’année de l’Exposition Universelle, l’année de l’Atomium, la Belgique était un pays important de l’importante Europe occidentale. Un pays moderne. Un pays avancé. Un pays brillant. Avec des industries, des sciences, des techniques, des arts avancés. La Belgique avait un rayonnement mondial, ou au moins, pouvait prétendre, pouvait croire avoir un rayonnement mondial, à tort ou à raison. Un rayonnement extraordinairement disproportionné à sa superficie, ou à sa population. Le chocolat belge ! Le zoo d’Anvers ! La bande dessinée belge !

Vu du début du XXIème siècle, vu de 2013, deux tiers de siècle plus tard, que reste-t-il de la Belgique, à part les institutions européennes — et que reste-t-il des institutions européennes, à part le Conseil Européen où Angela Merkel vient, une fois par semestre, dicter ses décisions et étaler son mépris des pauvres et des faibles ?

La Belgique peut-elle se penser comme un pays moderne, avancé, brillant, enviable ou envié ?

La Belgique — comme d’autres pays européens, petits, moyens ou grands — a-t-elle encore la possibilité de passer un message ou une image universels ? Tintin ? L’atomium ? Le chocolat belge ?

La Belgique — comme la France, comme l’Italie, comme le Portugal, comme tant d’autres pays — a-t-elle encore juste un sens à l’ère de la mondialisation ?

Valéry Giscard d’Estaing aurait dit :

La France, c’est un pour-cent du monde. Point.

La Belgique, c’est quelques millièmes du monde. Seulement ? Je ne peux pas le croire. Comment les Belges pourraient-ils le croire ?

Il y a toutes sortes de raisons, vraies ou fausses, contestables ou objectives, de critiquer le phénomène mal défini appelé mondialisation.

Pour un pays comme la Belgique, il me semble que mondialisation peut facilement rimer avec miniaturisation. Réduction. Disparition. Submersion. Dépression.

Nous étions quelque chose, nous ne sommes presque plus rien.

Bonne nuit.

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