Pistes de lecture – Où est le pouvoir ?

Qu’est-ce que le pouvoir ? Qu’est-ce que la puissance ? Vastes questions. Il est tentant de dire que les réponses en 2013 sont fort différentes des réponses en 1983, en 1943, ou encore en 1913.

Daniel Schneidermann, interviewé dans Ragemag, le 23 septembre 2013

Oui, mais entre-temps, il y a eu un truc qui s’appelait l’Europe. Ça va plus loin. Les classes politiques nationales n’ont plus aucun pouvoir. Elles se sont laissé déposséder leur pouvoir par en haut, par l’Europe, par les institutions supranationales, et par en bas, par les régions, les départements, etc. Il leur reste un pouvoir symbolique, un pouvoir de totem. Et ça vaut aussi bien pour Sarkozy que pour Hollande.

Le pouvoir qu’il leur reste à partir du moment où il y a une monnaie commune, dont les parités sont fixes et dont on ne sort pas, c’est juste de la rigolade. Donc, comme ils n’ont plus de pouvoir à mon sens autre que symbolique, ça ne me pose pas de problème qu’ils aillent sur les plateaux. Le pouvoir, c’est Goldman Sachs. Le pouvoir reste invisible. Les cadres de Goldman Sachs, vous ne les voyez pas au Grand Journal. Mario Draghi, vous ne le voyez pas au Grand Journal. C’est symptomatique d’une déchéance symbolique.

  • Très intéressante interview, avec en contrepoint quelques morceaux de fiction concernant la presse française : si la rédaction du Monde regardait froidement la réalité du monde, elle cesserait d’avoir autant de correspondants dans les ministères parisiens, et concentrerait son attention sur Bruxelles, Francfort-sur-le-Main et Berlin. Sans parler de Londres, New York et Washington D.C. Mais il faut sauver les apparences, n’est-ce pas ?

Luc Boltanski, interviewé dans Libération, le 13 septembre 2013, sous le titre « La domination, c’est la mise à l’épreuve »

C’est vrai qu’à partir des années 2000, s’est développée une excellente critique philosophique et sociologique du néolibéralisme. Le problème, bien concret, est qu’elle n’a pas eu prise sur le champ politique, bien sûr à droite, mais aussi à gauche. Cela nous oblige à nous demander ce que peut bien être l’ordre social dans lequel nous sommes plongés, c’est-à-dire une forme de domination dans laquelle la critique peut s’exprimer librement, mais pourtant sans produire le moindre effet.

Cela devrait nous inciter, en tant que sociologues, à nous intéresser non seulement aux plus pauvres ou aux dominés, dont la condition nous indigne, mais aussi, ou surtout, aux « élites », aux « responsables », qui occupent les positions de pouvoir, et aux dispositifs qui leur permettent à la fois de mettre en oeuvre ce pouvoir et de le dissimuler. Il nous faut donc mieux comprendre les nouveaux dispositifs de pouvoir, dans un cadre national et dans un cadre global et, notamment, la façon dont ils prennent appui, moins sur des idéologies visant à formater les désirs des sujets que sur l’argument de la nécessité : « Que vous le vouliez ou non, il n’y a qu’une seule voie ». Ce phénomène nouveau, nous l’avions entrevu avec Bourdieu dès 1976, c’est-à-dire à ses débuts, lorsque nous avons publié un article sur « la production de l’idéologie dominante ».

  • There is no alternative. TINA. L’une des plus grandes malédictions de l’époque actuelle. Puisqu’on vous dit qu’il n’y a pas d’alternative !

Ullrich Fichtner, dans Der Spiegel, le 29 août 2013

Anyone who has that dream is derided as being naïve, even though the idea of asylum for Snowden wouldn’t be nearly as inconceivable as everyone in the government would have had us believe. It was only inconceivable for those who always portray their own actions as being « without any alternative, » who dismiss every contradiction as being childish and for whom visions and dreams departed from the realm of ideas long ago.

When it comes to foreign policy, Germany is oddly idle. Germany is being administered, not governed. It could be a soft giant, but when it looks in the mirror, it still sees itself as a gray mouse. But that’s just an optical illusion.

  • Puisqu’on vous dit qu’il n’y a pas d’alternative ! Et qu’il n’y a pas de pouvoir, de choix politique ! J’aime beaucoup la formule : administré, mais pas gouverné. Elle me suggère des métaphores biologiques ou cybernétiques. J’y reviendrai peut-être.

Frédéric Lordon, sur son blog du Monde Diplomatique, le 18 juin 2013, sous le titre « De la domination allemande (ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas) »

L’Allemagne n’avait pas de projet de domination : elle était mue simplement par le désir, mais frénétique et prêt à tout, de faire droit à ses idées fixes en entrant dans la construction monétaire européenne. Sa manie inscrite dans les institutions, elle ne veut alors rien entendre des sujétions qui viennent avec la position hégémonique où elle s’est imposée et, sans le moindre égard pour le bien collectif dont elle est gestionnaire de fait, elle s’adonne furieusement à sa compulsion de correction totale.

L’impérialisme ou le despotisme ont normalement ceci de caractéristique qu’ils déploient un projet qui s’étend au-delà d’eux — en quelque sorte ils désirent, non pour eux seuls, mais pour les autres… qu’ils se proposent de soumettre. (…) L’Allemagne est sans projet, elle ne pense que pour elle (…)

L’Allemagne domine, mais de la pire des façons, parce que sa domination, en première instance , n’est pas le produit d’une volonté de puissance mais d’un apeurement incoercible, voué à prendre la forme d’une poursuite aveugle, sans projet et dénué de tout discernement.

  • Billet à lire en entier, pour sa rigueur et sa profondeur. Une grande partie de l’esprit de l’Allemagne contemporaine est là : remplacer des choix par des règles. Remplacer des décisions par des automatismes. Remplacer la politique par le droit. Croire ainsi éviter les travers du pouvoir, de la puissance et la domination — et ainsi les faire réapparaître sous des formes bien pires encore. Pendant que, en surface,

Charles Consigny, dans Le Point, le 30 août 2013

Nos destins, c’est devenu un lieu commun, ne sont pas écrits par nos ministres, mais par les grands argentiers travaillant à échelle mondiale, et exclusivement à échelle mondiale. Ceux du secteur privé sont installés dans des paradis fiscaux et regardent mourir les nations en oeuvrant à tirer de cet anéantissement le maximum de profit, tandis que ceux du secteur public (structures européennes, américaines, chinoises) cherchent à mettre en place un nouveau système d’organisation politique, sous le nez de populations qui n’y comprennent rien, voire l’ignorent. Le monde de demain qui est déjà là, ce sont de très grands ensembles et de très grands groupes, il va falloir faire avec.

L’atonie du débat intellectuel et politique national est du reste probablement l’expression, ou la conséquence, de ce déplacement de la zone de combat : puisqu’aucun enjeu sérieux n’est réglé « en interne », on n’y lutte plus. Tout est au cran du dessus, dernier exemple en date avec les OGM imposés par l’Europe, et bientôt l’euthanasie, les mères porteuses (pudiquement baptisées GPA), le contrôle du budget des États, etc. Qu’on applaudisse ou qu’on déplore cette dépossession de pouvoir, c’est déjà là. Nombre d’étudiants l’ont bien compris : demain, les citoyens seront divisés en deux groupes, ceux qui tirent parti de la mondialisation et ceux qu’elle broie. Les classes favorisées le resteront, pouvant envoyer leurs enfants quelques années à l’étranger ; l’École alsacienne donne des cours de chinois depuis déjà une dizaine d’années.

  • Ce type est tout simplement répugnant. Son cynisme et son mépris sont ignobles. Ce qui ne veut pas dire que son propos soit complètement faux ou inintéressant..

Paul Krugman, dans The New York Times, le 26 septembre 2013, sous le titre « Ploutocrats feeling persecuted »

So why the anger? Why the whining? And bear in mind that claims that the wealthy are being persecuted aren’t just coming from a few loudmouths. They’ve been all over the op-ed pages and were, in fact, a central theme of the Romney campaign last year.

Well, I have a theory. When you have that much money, what is it you’re trying to buy by making even more? You already have the multiple big houses, the servants, the private jet. What you really want now is adulation; you want the world to bow before your success. And so the thought that people in the media, in Congress and even in the White House are saying critical things about people like you drives you wild.

It is, of course, incredibly petty. But money brings power, and thanks to surging inequality, these petty people have a lot of money. So their whining, their anger that they don’t receive universal deference, can have real political consequences. Fear the wrath of the .01 percent!

  • Dans un monde où la seule valeur est l’argent, n’est-il pas fatal que les seules « élites » soient les « élites de l’argent » ? Une forme d’élite assez simple à quantifier : plus vous êtes riche, plus vous avez raison, et les pauvres sont priés de fermer leur gueule. Une forme d’élite qui n’est pas une élite. Un pouvoir qui ne sert à rien. Un pouvoir qui tourne en rond.

Bonne nuit.

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