Le temps, c’est ce qu’on en fait

Billet écrit en temps contraint

Le temps me manque terriblement ces derniers jours.

Trop de choses à faire, pas assez de temps.

Le temps, c’est ce qu’on en fait.

La vie, c’est ce qu’on en fait.

Pourquoi travaille-t-on ? Que répondre à cette question ? Pour gagner sa vie, pour payer sa nourriture, son chauffage, son logement. Il serait intéressant de comparer les réponses spontanées des individus à la question « pourquoi travaillez-vous ? » en fonction des saisons. On pense moins aux besoins basiques en été. L’hiver, l’automne, nous rappellent nos besoins fondamentaux, nous rappellent que nous ne sommes que des entités biologiques fragiles et mortelles.

Pourquoi travaille-t-on plus ou moins intensément ? Qu’est-ce qu’il y a au sommet de la pyramide de Maslow ?

La vie ne se ramène pas à un bilan comptable, même si tel est l’esprit de notre époque.

Qu’est-ce que l’intérêt intellectuel, l’énergie vitale, l’impulsion cérébrale ? Qu’est-ce que la motivation ? Un formateur en management, il y a quelque temps, insistait lourdement sur l’ambiguïté du verbe motiver. On ne motive pas un individu. Ceux qui prétendent motiver leurs subordonnés se trompent ou mentent. Un individu ne peut se motiver que par lui-même, et surtout en lui-même. C’est intime. C’est secret. C’est sombre. C’est personnel. On n’a pas accès à l’intimité d’un individu — pour l’instant. Mais on peut donner à un individu des raisons de se motiver, des éléments de motivation. Ou l’aider à les trouver. A les voir. A les sentir.

Pourquoi notre époque ramène-t-elle tout à l’argent ? Dans le monde de la grosse entreprise, il y a un vrai paradoxe : d’un côté, la société a expliqué aux individus que seul l’argent compte, qu’ils ne sont que des homos economicus égoïstes, bêtes et méchants ; d’un autre côté, leur employeur leur explique qu’ils peuvent recevoir tout, sauf des augmentations de salaire, parce que c’est la crise, la compétitivité, les temps sont durs, gna gna gna. Et on s’étonne que les travailleurs soient tentés par la démotivation, le retrait, le désintéressement, le cynisme, le détachement, et j’en passe. Et voila comment notre époque réduit à rien des millions de gens.

En ramenant tout à l’argent, notre époque lamine des pans entiers de l’expérience et de la sensibilité humaine. Le goût du travail bien fait. Le sens du service. La générosité. L’altruisme. La curiosité. L’enthousiasme. Le don. Le partage. L’émulation. Et j’en passe, et des meilleurs.

La vie, c’est ce qu’on en fait.

Il faut avoir de la chance, de temps en temps. Il faut avoir la chance, les chances, de tomber parfois sur des éléments de motivation, de tomber sur les bonnes personnes, sur des personnes bonnes, sur des situations qui échappent aux logiques de l’argent et de la corruption morale.

Il faut savoir saisir sa chance. Avant cela, il faut savoir la reconnaître. Encore avant, il parait qu’il faut aussi savoir la préparer, la susciter. Jadis de telles affirmations m’auraient paru être des sornettes. Aujourd’hui je suis tenté d’y croire.

Il faut savoir que la chance, comme la vie, est fugace. Ça ne dure pas longtemps, en général. C’est court. Ce qui manque le plus, c’est le temps.

La vie, c’est ce qu’on en fait.

Plus je vieillis, plus j’accorde de valeur au verbe « produire ». Un verbe démodé, démonétisé, méprisé par la soi-disant société « post-industrielle », la prétendue « économie de la connaissance », le monde de la « manipulation de symboles ». Ringardisé, comme le mot « travailleur ». « Produire », ça fait usine. « Travailleur », ça fait ouvrier. Eh bien non. C’est bien plus que cela. Ces mots sont riches de sens. Et de noblesse humaine éternelle. Travailleur. Produire. Faire quelque chose. Ne pas être là pour rien. Apporter quelque chose. Créer. Faire. Faire, faire, faire.

Quelque chose qui, peut-être, durera un petit peu. Apportera un petit peu à quelqu’un d’autre. Quelque chose qui n’est plus moi, qui est sorti de moi, qui est en plus de moi. Quelque chose que j’apporte au monde.

Bernard Werber, en 1992, déjà cité ici :

Faites quelque chose, de minuscule peut-être, mais bon sang, faites quelque chose de votre vie avant de mourir. Vous n’êtes pas né pour rien. Découvrez ce pour quoi vous êtes né. Quelle est votre infime mission ?

Vous n’êtes pas né par hasard.

Faites attention.

Le temps, c’est ce qu’on en fait. Ce qu’on y produit. Ce qu’on y écrit.

Ecrire, c’est produire. Page après page — dans le cas d’un blog, billet après billet. C’est avancer. Le chemin se fait en avançant. On ne sait pas où il mène. Mais il faut avancer. Il faut essayer d’avancer avant de mourir, plutôt que de tourner en rond.

Ecrire, c’est se libérer et se donner la possibilité d’aller au-delà. Ce qui reste dans la tête et n’est pas écrit, y reste, s’y flétrit, y meurt. Ce qui sort va probablement aussi mourir, car arrivé à l’air libre, arrivé sur la page, apparaîtra comme illisible, ou incohérent, ou inutile, ou absurde, bref pas viable. Mort-né. Mais ce qui sort, ce qui est écrit, aura eu sa chance. Ce qui ne sort pas, ce qui n’est pas écrit, n’aura eu aucune chance.

Je reste fasciné par Jacopo Belbo, le personnage principal du Pendule de Foucault, d’Umberto Eco, en 1990 en traduction française, déjà évoqué ici :

Il écrivait par jeu mécanique, pour réfléchir en solitaire sur ses propres erreurs, il s’imaginait ne pas « créer » parce que la création, même si elle produit l’erreur, se donne toujours pour l’amour de quelqu’un qui n’est pas nous. Mais Belbo, sans s’en apercevoir, était en train de passer de l’autre côté de la sphère. Il créait, et il eût mieux valu qu’il ne l’ait jamais fait : son enthousiasme pour le Plan est né de ce besoin d’écrire un Livre, fût-il seulement, exclusivement, férocement fait d’erreurs intentionnelles. Tant que vous vous contractez dans votre vide, vous pouvez encore penser être en contact avec l’Un, mais dès que vous patrouillez de la glaise, fût-elle électronique, vous voilà déjà devenu un démiurge, et qui s’engage à faire un monde s’est déjà compromis avec l’erreur et avec le mal.

La vie, c’est ce qu’on en fait.

Avec un peu de chance, on peut en faire quelque chose.

Bonne nuit.

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