Décomplexés !

Billet écrit en temps contraint

L’un des mots contemporains que je déteste le plus est : « décomplexé ».

C’est plus qu’un mot, c’est un slogan. Un mot d’ordre. Une contre-révolution.

Ce mot, formellement compliqué avec ses quatre syllabes, sert à emballer toutes sortes d’abjections, sert à donner une allure de modernité à toutes sortes de régressions, une allure d’audace à toutes sortes de conservatismes, une allure de dynamisme à toutes sortes de réactionnaires.

Il y a le racisme décomplexé. Dans la France de 2013, c’est sans doute la dynamique décomplexée la plus visible. Il suffit de consulter n’importe quel média en France pour trouver des exemples, tous les jours, tout le temps. Il y a trop d’étrangers. Les Roms sont une menace pour les honnêtes gens. Les Arabes ne vivent que d’aides sociales. Les Noirs puent. L’Islam n’est pas compatible avec la République. C’étaient des opinions honteuses et minoritaires. Elles sont de moins en moins honteuses, comment s’étonner qu’ensuite elles deviennent de moins en moins minoritaires ? Décomplexées !

Dire tout haut ce qu’on prétend que tout le monde pense tout bas, voilà la base de l’attitude décomplexée.

Il y a le machisme décomplexé. Les arguments de ce type sont de moins en moins subtils. Il y a ces élus américains opposés à l’avortement qui expliquent doctement qu’un viol n’est pas forcément un viol, que la femme violée est toujours quelque part un peu responsable. Il y a ces adeptes du « modèle allemand » qui expliquent que, dans le fond, la femme au foyer c’est pas si mal, une famille où les deux parents travaillent c’est beaucoup de tourment pour pas grand’chose, l’intérêt des enfants est peut-être que leur mère renonce à travailler, ça sera plus simple pour tout le monde, ça facilitera la carrière de l’homme, et puis après tout la femme est quand même faite pour s’occuper des enfants, faut bien le dire, quoi, hein. Décomplexés !

Voir aussi le lent discrédit dont a été frappé le mouvement féministe — comme tant d’autres mouvements progressistes de la deuxième partie du XXème siècle –, discrédit de moins en moins subtil, l’argument n’étant guère plus que, les féministes c’est rien des moches aigries mal baisées. Ça ne se dit pas, pensez-vous ? Mais si, ça se dit, et ça se dit de plus en plus ouvertement, et avec par-dessus le marché la griserie de prétendre briser un tabou, dire une vérité. Décomplexés !

Il y a la violence décomplexée. La violence contre les femmes. La violence contre les minorités. La violence contre les faibles. La violence considérée comme normale, légitime, allant dans l’ordre des choses, c’est comme ça et on n’y peut rien, y a pas de complexe à avoir. La violence dans le langage courant, et pas seulement celui des jeunes. La violence dans le langage du monde du travail, des cost-killers au harcèlement moral. Violence des échanges en milieu tempéré. Avec partout, l’excuse qu’il faut être décomplexé, qu’il faut appeler un chat un chat, qu’il faut être réaliste, que la vie est injuste, que tout est précaire, et j’en passe, et des pires. Décomplexé !

La violence de plus en plus dans les relations internationales. La guerre vue de plus en plus souvent comme une solution parmi d’autres, un simple outil, une simple méthode. Le vocabulaire agressif banalisé. Les menaces. Frapper. Sanctionner. Punir. Faire mal. La violence est dans les têtes. La violence est dans les mots. Et faut arrêter de se prendre la tête, quoi, merde ! Décomplexés !

Il y a le langage décomplexé. Le langage complexé est un produit de la civilisation, le langage décomplexé est un vecteur de barbarie. George W. Bush, premier président américain diplômé d’un MBA a beaucoup massacré la langue anglais. Nicolas Sarkozy, supposé avocat de formation, a beaucoup massacré la langue française. Dans les deux cas, en partie par calcul. Sciemment. Pour faire peuple. Pour faire simple. Pour faire accessible. Pour ne pas embêter l’auditoire avec la grammaire, la syntaxe, le style. On va pas se faire chier avec tout ça, hein ? Vous ne savez pas pourquoi ? Eh bien moi je vais vous le dire. Décomplexé !

Et puis, il y a le capitalisme décomplexé.

Le capitalisme décomplexé, débridé, libre et non faussé, fut une des causes majeures des catastrophes de la première moitié du XXème siècle, 1914, 1923, 1929, 1933, usw. Divers compromis élaborés vers 1945 ont abouti à la mise en oeuvre, dans les pays occidentaux, de formes complexées, atténuées, modérées du capitalisme. Ça a donné trois ou quatre décennies de prospérité et de progrès social. Et puis à partir des années 1980s, toutes les régulations, toutes les les entraves, ont été levées les uns après les autres. Les capitalistes ont pu jouir sans entraves. Les capitalistes ont pu se lâcher. Greed is good! Les croisades de Margaret Thatcher, la chute de l’Union Soviétique, divers traités de libre-échange inconsidérés, et quelques autres choix malheureux, ont laissé libre cours au capitalisme décomplexé, dans toute sa violence et sa cruauté. Décomplexées !

Le néolibéralisme, c’est le capitalisme décomplexé qui a oublié, qui refuse les leçons de 1945.

Est-ce que la débâcle de 2008 a servi de leçon ? A l’évidence, non. Est-ce que l’échec de l’austérité appliquée à l’Europe depuis 2010 va servir de leçon ? Je crains que non.

Tout continue depuis 2009 comme avant 2008. Les traders et algorithmes associés continuent à truquer les termes de l’échange à leur seul profit. Les banques et les multinationales pillent les ressources naturelles et exploitent les travailleurs avec toujours plus d’arrogance et de cynisme, méprisant les Etats, les lois, les règles, parfois même la simple décence. Pourquoi se restreindre ? Pourquoi pas ? The sky is the limit! Take the money and run! Décomplexé !

L’un des grands enjeux de la décennie en cours, et des suivantes, sera d’éviter que le capitalisme décomplexé ne produise au milieu du XXIème siècle des catastrophes analogues à celles provoquées au milieu du XXème siècle. A cet égard, le succès électoral d’Angela Merkel me parait désastreux.

Tout cela s’exprime très bien selon le modèle classique de Sigmund Freud : Le recul du sur-moi libère le moi au risque de déchaîner le ça. Décomplexer, c’est laisser libre court au ça.

Soyez décomplexés. Lâchez vous ! Laissez vos pulsions s’exprimer ! Ne pensez pas ! Ne réfléchissez pas ! Soyez juste vous-mêmes ! Just do it! Kick ass and have fun! Be yourself! Foncez ! Ne pensez pas ! Lâchez vous ! Soyez décomplexés ! Ça sert à rien de penser ! Ça sert à rien de s’encombrer le cerveau ! On emmerde ceux qui pensent ! On emmerde les intellectuels — et on emmerde les femmes, et les inférieurs, et les pauvres, et les faibles ! Lâchez vous !

Cela s’exprime aussi bien par un jeu de mots à la manière de Jacques Lacan : se dire décomplexé, c’est vouloir être des cons. Décomplexé. Des cons. Je sais, c’est faible comme jeu de mots, c’est peut-être plus du niveau des Grosses Têtes.

Jacques Lacan précisait d’ailleurs :

La psychanalyse est un remède contre l’ignorance ; elle est sans effet sur la connerie.

Et l’aveuglement est pire que l’ignorance. Et le succès des attitudes décomplexées est au final une défaite de l’intelligence et de la civilisation. Vous prenez pas la tête, ne pensez pas, ça ne sert à rien, disent-ils ! Soyez vous-mêmes, soyez décomplexés, disent-ils !

Décomplexés ?

Des cons !

Bonne nuit.

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