L’ivresse du travail

Billet écrit en temps contraint

Depuis quelques semaines, je me « donne à fond » dans mon travail. Ce n’est qu’un travail. Ca ne peut pas être plus qu’un travail. Et pourtant, mon implication dépasse le cadre raisonnable, convenu, normal — est-ce que ces mots ont un sens ? — d’un travail. Je laisse faire. Je me laisse faire.

J’ai l’impression d’avoir une opportunité. J’ai l’impression que je suis associé à quelque chose d’intéressant. J’ai déjà vécu cela, plusieurs fois. J’en suis sorti, à chaque fois en assez mauvais état.

Il y a plusieurs degrés — si j’ose dire, plusieurs degrés de possession. Possession. Possédé. Comme on parle de sortilèges, de maléfices et d’exorcismes. Je n’avais pas connu un tel degré de possession depuis bien longtemps. Je ne sais pas si ça va durer longtemps. Je ne crois pas avoir que ça dure trop longtemps. J’ai juste envie de faire marcher quelque chose — en tout cas, c’est ce que je me dis. Si on m’en avait parlé il y a à peine quelques mois, j’aurais tout noyé sous quelques hectolitres de scepticisme.

J’ai l’impression de vivre quelque chose d’intéressant. May I live in interesting times — it’s a curse!

J’ai l’impression qu’on me fait confiance, avec relativement peu d’arrières-pensées, que je mets en marche quelque chose, que je sers à quelque chose, que je participe et réalise quelque chose de pas évident, pas trivial, pas banal. C’est grisant. C’est une forme d’ivresse. Même à mon âge. Même après les expériences précédentes qui s’étaient mal terminées.

C’est inattendu. C’est inespéré. Je dirais même — par-rapport à certains états d’esprit qui ont transpiré aux détours de ce blog — je dirais même que c’est miraculeux. I feel lucky. I feel lucky.

Je me trompe peut-être. Je vais peut-être me planter. Je suis peut-être en train de me faire exploiter. Ça finira peut-être très mal. Je mets peut-être en danger ma santé, ma famille, ma vie. C’est peut-être inconscient et irresponsable. Ou pas. Je n’en sais rien. Je ne veux pas le savoir. Je n’ai rien complètement mis entre parenthèses à cause de cette opportunité professionnelle — ma famille est indemne, j’écris un peu moins sur ce blog, je me couche encore plus tard, je lis encore moins que je n’y parviens habituellement, j’arrive encore à dormir. Ce qui manque le plus, de toutes façons, travail ou pas, c’est le temps.

Je redécouvre des ressorts, des élans, qui étaient en sommeil. Certains remontent à loin. Certains étaient immatures, et sont peut-être plus matures avec l’âge, le recul, l’expérience. Ou pas.

Fox Mulder. « The X-Files ». Le grand poster dans le bureau de Fox Mulder, pendant le plus clair de la regrettée décennie 1990s :

I want to believe.

Je veux croire. La porte dérobée par laquelle tant de religions ont empoisonné les esprits. Le besoin de croire. Le besoin de croire qu’il y a quelque chose, qu’il y a un sens, qu’il y a un au-delà, et toutes ces sortes de choses. Le besoin de croire qu’on peut servir à quelque chose. Et aussi qu’on n’est pas seuls sur terre. There’s something out there. The truth is out there.

I want to believe. Je veux croire que ma vie n’est pas totalement vaine. Comme tout le monde.

Smith. L’Agent Smith, « libéré » et devenu Smith dans « The Matrix Reloaded » en 2003. Prêt à se répandre dans le monde. « You? » Yes, me ! Me, me, me… » « Me too! » Et pourquoi ? Pourquoi ? Quel dessein ? What purpose? Il faut bien qu’il y en ait un ! Il y a forcément un dessein !

We are not here because we are free; we are here because we are not free. There is no escaping reason, no denying purpose, for as we both know, without purpose we would not exist. It is purpose that created us, purpose that connects us, purpose that pulls us, that guides us, that drives us; it is purpose that defines us, purpose that binds us. We are here because of you, Mr. Anderson. We’re here to take from you what you tried to take from us. Purpose.

Et Jacopo Belbo, évidemment. En 1984, vu de 1990. Chapître 105. Filename : Et si cela était ? Dans ma relecture patiente du « Pendule de Foucault », je n’en suis qu’au chapitre 38, mais les chapitres décisifs, dans mon souvenir, et dans mes relectures impatientes, c’est autour du chapitre 105. J’ai déjà cité ces paragraphes :

Pris par le remords quotidien, pendant des années et des années, de n’avoir fréquenté que ses propres fantômes, il trouvait un soulagement à entrevoir des fantômes qui étaient en train de devenir objectifs, connus aussi d’un autre, fût-il l’Ennemi. Il est allé se jeter dans la gueule du loup ? Bien sûr, parce que ce loup prenait forme, il était plus vrai que Jim de la Papaye, peut-être plus que Cecilia, peut-être plus que Lorenza Pellegrini même.

Belbo, malade de tant de rendez-vous manqués, sentait à présent qu’on lui donnait un rendez-vous réel. Si bien qu’il ne pouvait pas même se dérober par lâcheté : il se trouvait le dos au mur. La peur l’obligeait à être courageux. En inventant, il avait créé le principe de réalité.

Et quelques pages plus loin :

Je crois qu’il y croyait pour de bon, tant peut le désir déçu. Son [fichier] se terminait, et il ne pouvait en être autrement, par la citation obligée de tous ceux que la vie a vaincus : Bin ich ein Gott ?

Je me souviens d’une camarade qui était très fière de son père. Elle en parlait souvent. Son père, son héros. Je crois me rappeler d’un voyage en Alsace, au début de ce siècle, où, lors d’un détour, elle nous a montré une usine de traitement des eaux, ou quelque chose comme cela, avec une phrase d’une grande pureté, d’une candeur presque troublante : « Voilà, mon père il a construit ça. »

On peut contester une telle assertion, par exemple en rappelant que toutes sortes de travailleurs participent à la construction d’une usine de traitement des eaux, c’est une oeuvre collective, la plupart des œuvres de nos jours sont collectives. On peut décortiquer, on peut nuancer, mais l’assertion n’est pas dénuée de vérité. La vérité c’est autre chose que la réalité.

Cet homme est mort prématurément quelques années plus tard. L’usine de traitement des eaux, et d’autres œuvres, sont encore là. Il a laissé derrière lui des œuvres, tangibles, réelles, concrètes — ainsi que sa fille, ma camarade, et son frère, et leur mère. Il a laissé quelque chose.

Gustave Eiffel est mort en 1923. Ce n’est pas lui qui a construit le grand pylône métallique sur le Champ-de-Mars, au sens strict, ce sont quelques centaines de travailleurs, les ouvriers du chantier, les métallurgistes qui ont fondu les pièces, etc. Mais Gustave Eiffel a laissé derrière lui la Tour Eiffel. Ist er ein Gott? Vielleicht…

Bernard Werber, toujours :

Faites quelque chose de votre vie avant de mourir.

Le temps, c’est ce qu’on en fait.

Peut-on boire de l’alcool sans tomber dans l’ivresse ?

Peut-on s’investir dans son travail, sans tomber dans une sorte d’ivresse — et les inconvénients qui vont avec ?

Symétriquement, peut-on garder ses distances avec son travail, sans tomber dans toutes sortes de désarrois et de cynismes ?

Peut-on vivre sans quelques griseries — fussent-elle artificielles, truquées, ou empoisonnées ?

Peut-on vivre sans croyance, sans dessein, sans fantômes ?

Je n’en sais rien, au fond. Je ne suis pas grand’chose, juste un individu qui essaie juste de faire mon chemin. Et le chemin se fait en avançant. Alors j’essaie.

Bonne nuit.

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