Ce qui est difficile, c’est écouter

Billet écrit en temps contraint

Parler, c’est facile. S’exprimer, faire des phrases, c’est facile. Le plus grand risque est de s’écouter parler, de croire qu’on parle à ses interlocuteurs, alors qu’en fait on s’écoute parler.

Il est certes important de s’écouter parler, c’est l’essentiel de la communication dite cybernétique : s’écouter, pour se corriger, s’adapter, ajuster le discours, s’améliorer. Mais il est beaucoup plus important d’écouter les autres. Et c’est précisément ce que nous faisons de moins en moins.

Parler, c’est facile. Ce qui est difficile, c’est écouter. C’est entendre. C’est comprendre.

Il y a plusieurs niveaux intermédiaires, plusieurs couches successives, plusieurs barrières à franchir, pour qu’un message nous touche vraiment. L’individu, surtout l’individu contemporain gavé de médias et d’écrans en tout genre, est une forteresse assiégée. La plupart des technologies dites « de l’information et de la communication » ont dégénéré en outils de désinformation, de non-communication, d’isolation. On ne voit plus les gens autour de nous. On ne fait plus attention. On devient insensible, aveugle, sourd, renfermé.

George Orwell disait :

To see what is in front of one’s nose needs a constant struggle.

Je pense que George Orwell aurait été fasciné par ces millions d’individus — dont, incidemment, je fais partie –, qui déambulent dans des lieux publics avec leur petit casque audio qui les isole de la mélodie commune, et leur petit écran portatif qui aspire des pans entiers de leur attention, minute après minute, heure après heure… au point que littéralement, ils ne voient même plus ce qui est devant leur nez !

Les écrans sont apparemment des interfaces. Les écrans sont en théorie des moyens d’échange. Ils sont en pratique des barrières, appréciées inconsciemment comme des protections confortables, mais ce sont des prisons.

Ce qui est difficile, c’est de regarder en face l’individu tout proche de vous. C’est de l’écouter. C’est de s’intéresser à lui comme un être humain, un être pensant, digne de respect, digne tout simplement.

Ce n’est pas difficile juste à cause de l’overdose d’écrans dans les existences contemporaines, les écrans sont juste un facteur aggravant, peut-être un révélateur.

Je suis frappé par le nombre de gens qui n’arrivent pas à regarder leurs interlocuteurs, qui n’en finissent pas de fuir les regards, de regarder on ne sait où. Parfois le regard cherche à se réfugier dans un écran. Parfois l’écoute se concentre sur soi, on s’écoute parler au point d’oublier complètement pour qui on parle, et a fortiori d’oublier de laisser à l’interlocuteur l’opportunité de s’exprimer. Une concaténation de monologues ne fait pas un dialogue.

Les théories ont peut-être un rôle analogue aux écrans. Les théories comme disciplines. Les discours théoriques comme des discours idéologiques, qui encadrent, qui formattent, qui structurent.

Entendons-nous bien : j’ai toujours obsédé par les structures, l’importance de penser et s’exprimer de manière structurée, l’importance de déceler des structures, de s’appuyer sur des grilles de lecture, de s’organiser, de se discipliner.

Mais j’ai découvert il y a quelques mois une formule absolument fascinante prêtée à Edward Tufte :

The world is much more interesting than any one discipline.

Un des rares vers de Shakespeare que je connais est :

There are more things in heaven and earth, Horatio,
Than are dreamt of in your philosophy.

Et je ne peux m’empêcher de rapprocher ces phrases de certains slogans bien connus de la gauche française contemporaine, tel que :

Nos vies valent plus que leurs profits.

Ou encore :

L’humain d’abord.

Et, pour tout dire, cette phrase de François Hollande :

J’aime les gens, quand d’autres sont fascinés par l’argent.

Parler, c’est facile. Ce qui est difficile, c’est écouter.

J’ai déjà cité cette phrase de Georges Bernanos :

On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

Je pense qu’on peut étendre le constat à une conspiration universelle contre la capacité d’écoute, de compréhension et d’empathie.

Nous sommes rendus complètement indifférents à nos semblables, notamment et surtout ceux qui sont tout près de nous. Nous sommes habitués à ignorer, à considérer comme des obstacles ou des figurants, à négliger, et surtout, surtout à ne pas écouter, ne pas entendre, ne pas comprendre.

Nous sommes habitués à faire passer l’argent avant les gens, les théories avant les gens, les écrans avant les gens.

Nous sommes habitués à ne pas faire l’effort d’écouter, ni même de regarder.

Nous perdons de plus en plus la notion de la valeur de l’échange direct, face à face, sans filtre, sans médium, sans intermédiaire électronique qu’il soit texte, audio ou vidéo. Nous voyons de moins en moins la valeur des échanges qui permettent de passer des émotions en plus des mots et des images.

Nous sommes de plus en plus nombreux, handicapés émotionnels, incapables de ressentir et de comprendre les émotions — et inconscients de l’être.

On nous apprend à parler, à lire, à écrire, à compter, à manier toutes sortes de symboles, à produire toutes sortes de symboles. Mais on ne nous apprend pas à écouter. On ne nous apprend pas à valoriser la parole de l’autre — et tous les niveaux de parole, consciente, inconsciente, explicite, implicite, factuelles, émotionnelle, etc. On ne nous apprend pas la curiosité et l’humilité devant autrui.

On ne nous apprend pas, et on ne nous encourage pas, à apprendre et à comprendre.

On nous apprend à juger sans comprendre, au lieu de nous encourager à comprendre et ne pas juger. Juger, c’est facile. Ce qui est difficile, c’est comprendre.

Parler, c’est facile. Ce qui est difficile, c’est écouter.

Et l’époque se veut cool, fun, casual, décontractée, user-friendly, easy-to-use, jetable, et, par-dessus tout, facile. Facile !

L’époque fait de nous des gamins individualistes, ingrats, égoïstes, ignares, abrutis, insensibles, bêtes et méchants. Parce que c’est plus facile.

Bonne nuit.

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