Le chat, les émotions, la mort et moi

Billet écrit en temps contraint

Plus il vieillit, plus ce chat devient affectueux.

Quand je l’ai connu, je ne lui ai pas prêté beaucoup d’attention. Je n’avais jamais imaginé vivre dans un logement avec un chat, ni aucune sorte d’animal domestique, la vie en a décidé autrement.

Et puis il y a eu des périodes où nous nous sommes retrouvés seuls éveillés tard le soir, lui et moi. Nous nous sommes regardés. J’ai même essayé parfois de lui parler, comme le ferait un enfant. Quand il a voulu des câlins, je lui en ai donnés, mais à l’époque, il griffait assez facilement, y compris la personne qui tente de lui faire un bête gentil câlin.

Et puis finalement, il n’y a plus eu que moi pour m’occuper de lui, son eau, sa nourriture, sa litière, ses vaccins. Je n’aurais jamais imaginé faire de telles choses. Elles sont pourtant bien banales. L’imagination est ce qui manque le plus — avec le temps.

Il parait que, quand il avait été recueilli, à la fin du siècle dernier, l’employé de la SPA avait expliqué que les premiers mois ou les premières années de sa vie avaient difficiles. Je ne saurai jamais les détails, personne ne les sait probablement, maltraité surement, battu probablement, certains êtres humains ne valent pas mieux que des bêtes.

La cruauté envers les êtres humains m’a toujours révolté. Avec l’âge, la cruauté envers les animaux me révolte de plus en plus. Dans la mesure où l’âge me laisse encore des capacités de révolte.

Et le chat a vieilli, lui aussi. Je ne sais pas bien ce qu’il lui reste d’espérance de vie, quelques années ou quelques trimestres.

Sait-il qu’il va mourir ? Quelle conscience ont les animaux de la mort ?

Car, je n’en démords pas, les animaux ont une forme de conscience — en tout cas, ce chat. Ce chat a des émotions. Peut-être est-il, comme moi, comme des millions d’autres êtres vivants, handicapé émotionnel. La joie. La peur. La tristesse. La colère.

J’étais jadis choqué qu’on prétende expliquer ou comprendre les êtres humains en s’intéressant à leur partie animale. C’était bien évidemment idiot. Les êtres humains sont principalement des animaux, même s’ils ne sont pas que ça — dans des proportions variables et qui restent à déterminer.

Peut-être le meilleur moyen de comprendre les émotions des êtres humaines est-il d’abord comprendre les émotions des animaux. Moins compliquées, moins alourdies par le poids du langage et autres artefacts, moins vulnérables aux tactiques humaines telles que l’hypocrisie, la lâcheté ou le cynisme.

La colère chez le chat : je vois. La peur chez le chat : je vois. Mais la joie chez le chat ? Et la tristesse chez le chat ?

Toute émotion révèle un besoin à satisfaire.

Que dit Wikipedia (avec toutes les réserves que cela implique) ?

La joie est une émotion ou un sentiment de satisfaction spirituelle, plus ou moins durable, qui emplit la totalité de la conscience. Elle se rapproche de ce qui forme le bonheur. Elle se distingue des satisfactions liées au corps (les plaisirs), qui n’affectent qu’une partie de la conscience.

La tristesse est une émotion caractérisée par des sentiments de désavantages, de perte, d’impuissance, de chagrin et de rage. D’un point de vue cathartique, lors de la tristesse, les individus s’expriment honnêtement, sont moins énergiques et émotionnels. Les pleurs sont une indication de la tristesse.

Est-ce que ce chat sait qu’il va mourir ?

A partir de quel âge un enfant prend-t-il conscience qu’il va mourir ?

Pourquoi traduit-on aussi stupidement « mid-life crisis » par « crise de la quarantaine » ?

A partir de quel âge cesse-t-on d’avoir honte d’avouer qu’on a peur de mourir ?

Ce qui caractérise les êtres vivants, c’est qu’ils vont mourir, et qu’ils éprouvent des émotions. Éprouver. Épreuve. La vie est une longue épreuve. Il m’est arrivé de penser sincèrement que la vie n’est juste qu’un mauvais moment à passer — et qu’il serait temps qu’elle se termine, qu’elle n’a que trop duré, qu’elle ne sert à rien sinon à faire souffrir. Un chat ne ferait pas un raisonnement aussi horrible. Mais un chat ressent probablement quelque chose par-rapport au vieillissement, à la déchéance, aux risques d’accident, et à la mort elle-même.

Il me semble que, selon certaines théories de l’Histoire, on commence à parler de civilisation, et d’êtres humains, à partir du moment où les primates considérés se sont mis à enterrer et à respecter leurs morts.

Plus il vieillit, plus ce chat devient affectueux.

J’aimerai croire qu’en tant qu’être humain aussi, en vieillissant je deviens plus chaleureux, plus léger, plus affectueux — j’allais écrire, plus humain.

Et pourtant, il y a tant d’êtres humains qui en vieillissant deviennent amers, agressifs, secs. Qui cherchent à faire le vide autour d’eux, coupent les ponts, ne parlent plus, ne communiquent plus. Se vident de leurs émotions, ou s’en coupent.

Ce qui est terrible dans l’expression « mid-life crisis », par opposition à « crise de la quarantaine », c’est cette notion de symétrie. Comme si la pente descendante devait suivre l’ascendante. Comme si après avoir monté, il faut se résoudre à descendre. La symétrie est parente de la fatalité. Je n’aime pas l’idée de fatalité.

Combien de temps me reste-t-il ?

Combien de temps reste-t-il à ce chat ?

Je ne veux pas mourir. Je suis sûr que lui non plus ne veut pas mourir.

Bonne nuit.

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