Remonter les rivières

Billet écrit en temps contraint

Je ne comprends pas grand’chose à la poésie en général, mais j’ai toujours eu un certain attachement pour « Le Bateau Ivre », d’Arthur Rimbaud.

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

J’ai déjà évoqué sur ce blog ma fascination pour les fleuves et les rivières.

Plus précisément, remonter les rivières me fascine plus que descendre les fleuves. Remonter à contre-courant, avec toutes les difficultés que cela implique. Non pas que descendre un cours d’eau soit forcément facile : c’est juste qu’aller à contre-courant me parait un acte de volonté supérieur à simplement descendre avec le courant, se laisser porter avec le courant.

Je n’aime pas la facilité — quoique, en vieillissant, j’ai appris à m’en contenter, voire à l’apprécier. Je n’aime pas la fatalité. Je n’aime pas suivre la pente naturelle, je n’aime pas suivre le chemin de plus grande pente — en tout cas, pas de manière constante et systématique. Je trouve que c’est une insulte à l’intelligence, l’intelligence étant ce qui doit permettre d’aller contre la pente, contre l’inclinaison naturelle — pas systématiquement, mais le moment venu, de manière intelligente justement. Pour tout dire, je me méfie de ce qu’on nous présente commodément comme « naturel », comme « ordre naturel » .

J’ai déjà évoqué ma détestation du mot « décomplexé », et des pulsions « décomplexées » qui ravagent ce monde — en suivant justement des pentes naturelles, ou supposées telles. En se laissant aller. En « arrêtant de se prendre la tête ». En se « lâchant ». Lâchez-vous, disent-ils. Je déteste ça.

Il faut remonter les rivières. Il faut vaincre son Histoire, pour reprendre la formule utilisée par le président François Mitterrand, dans les dernières phrases de son dernier discours au Parlement Européen, le 17 janvier 1995 :

Il se trouve que les hasards de la vie ont voulu que je naisse pendant la première guerre mondiale et que je fasse la seconde. J’ai donc vécu mon enfance dans l’ambiance de familles déchirées qui toutes pleuraient des morts et qui entretenaient une rancune et parfois une haine contre l’ennemi de la veille. L’ennemi traditionnel ! Mais, mesdames et messieurs, nous en avons changé de siècle en siècle ! Les traditions ont toujours changé. J’ai déjà eu l’occasion de vous dire que la France avait combattu tous les pays d’Europe, à l’exception du Danemark, on se demande pourquoi ! (…) Je dis cela sans vouloir accabler mon pays, qui n’est pas le plus nationaliste loin de là, mais pour faire comprendre que chacun a vu le monde de l’endroit où il se trouvait, et ce point de vue était généralement déformant. Il faut vaincre ses préjugés. Ce que je vous demande là est presque impossible, car il faut vaincre notre Histoire et pourtant si on ne la vainc pas, il faut savoir qu’une règle s’imposera, mesdames et messieurs : le nationalisme, c’est la guerre ! La guerre ce n’est pas seulement le passé, cela peut être notre avenir, et c’est vous, mesdames et messieurs les députés, qui êtes désormais les gardiens de notre paix, de notre sécurité et de cet avenir !

Il faut remonter les rivières. Il faut surmonter le courant, il faut dépasser la pente naturelle. We shall overcome, slogan du mouvement des droits civiques repris par le président Lyndon B. Johnson le 15 mars 1965 :

This great, rich, restless country can offer opportunity and education and hope to all: black and white, North and South, sharecropper and city dweller. These are the enemies: poverty, ignorance, disease. They are the enemies and not our fellow man, not our neighbor. And these enemies too, poverty, disease and ignorance, we shall overcome.

Il faut remonter les rivières. Il faut remonter à la source. Et ce n’est pas si évident que cela parait.

Descendez une rivière, vous atteindrez en général la mer, même si votre chemin a commencé par une rivière secondaire, vous aurez rejoint un affluent plus important, puis un autre, puis finalement un grand fleuve. Sans avoir à réflechir. Ca viendra naturellement, comme aux Dupont dans leur jeep dans Tintin au Pays de l’Or Noir.

— C’est magnifique d’avoir trouvé cette piste !
— Je dirais même plus : c’est tout simplement magnifique !

Remontez un fleuve depuis son embouchure, et vous devrez à chaque confluent important choisir quel affluent vous parait le plus important. Vous choisirez, tout en sachant que l’affluent que vous n’allez pas suivre aussi a une source — ou plutôt, a des sources. Vous devrez réfléchir.

Remontez un fleuve, vous prendrez conscience qu’il a en fait des milliers de sources, même si vous tenterez d’en atteindre une seule.

Partez du delta du Rhône, et vous hésiterez au moins deux fois, à Avignon entre Rhône et Durance, à Lyon entre Saône et Rhône. Partez du Havre, et vous hésiterez plusieurs fois, à Conflans-Saint-Honorine entre Oise et Seine, à Charenton entre Marne et Seine, à Montereau entre Seine et Yonne.

Mais vous finirez par remonter à « la » source, aussi étrange que puisse être ce concept de source. La source du Rhône est dans le massif du Saint-Gothard, et pourtant toutes les sources qui alimentent la Durance, le Verdon et l’Ubaye, entre autres, sont aussi sources du Rhône et se retrouvent en Avignon.

Le massif du Saint-Gothard est, d’un point de vue hydrologique, le centre de l’Europe carolingienne, à la fois source du Rhône et source du Rhin, pont entre la mer du Nord et la Méditerranée. Le plateau de Langres peut être vu comme centre secondaire, source à la fois de la Meuse et de la Saône — avec la Seine en bonus. J’ai des souvenirs mitigés sur le plateau de Langres, j’ai des souvenirs vertigineux dans la Massif du Saint-Gothard, sur ce plateau au centre hydrologique de l’Europe. Je suis heureux d’avoir pu remonter, deux fois dans ma vie, à cette source-là.

Une amie américaine m’avait jadis raconté l’importance dans la culture des Etats-Unis de l’expédition de Meriwether Lewis et William Clark, à la demande du président Thomas Jefferson, pour remonter le cours du Missouri, de 1804 à 1806. Par parenthèse, Missouri et Mississippi, lequel est le fleuve, lequel n’est que l’affluent de l’autre ? J’ai encore un beau livre de cette époque sur l’expédition de Lewis et Clark, j’y tiens beaucoup, il n’est pas dans un carton, il est dans la bibliothèque.

L’ordre de mission du président Jefferson, selon Wikipedia, ne parle pas de source, il est plus dans l’esprit américain d’exploration et de mise en valeur, pratique et commerciale, qui fascinera plus tard Jules Verne et des millions d’autres, dont moi :

The object of your mission is to explore the Missouri River, & such principle stream of it, as, by its course and communication with the waters of the Pacific ocean, whether the Columbia, Oregon, Colorado or any other river may offer the most direct & practicable water communication across this continent for the purpose of commerce.

Il faut remonter les rivières, et ne pas se contenter de se laisser emporter par le courant. Ne pas se laisser aller. Ne pas se laisser emporter.

Et quand on n’a pas de rivières à remonter, comme aux Pays-Bas, il faut gagner de la terre sur la mer, puis ériger des digues pour protéger les terres. C’est l’objet de la civilisation.

En 1932, Sigmund Freud comparait l’oeuvre de civilisation — ou Kultur, pour lui domestication des pulsions, transfiguration de l’animalité en humanité, usw — à l’assèchement du Zuydersee, le plus grand projet de polders de l’histoire des Pays-Bas, il y en a pour trois siècles au moins.

Wo Es war, soll Ich werden. Es ist Kulturarbeit wie etwa die Trockenlegung der Zuydersee.

Ce qui se traduit à peu près par :

Là où était le Ça, Je dois advenir. C’est un travail de civilisation aussi considérable que l’assèchement du Zuidersee.

C’est en cela que les démarches dites « décomplexées » sont pour moi des démarches de barbarie. La civilisation, c’est les complexités, la complexification, et les complexes. Seuls les barbares se vantent d’être décomplexés.

Il est urgent de recomplexer les barbares décomplexés. Il faut remonter les rivières.

Bonne nuit.

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