L’avenir, c’est le passé

Billet écrit en temps contraint

Je ne suis pas devenu ingénieur par hasard. Enfant, j’ai cru — ou j’ai été amené à croire — au progrès. Le progrès technique. Technologique. L’avenir. L’avenir radieux.

J’ai cru à l’avenir.

J’ai cru à la conquête spatiale. Je suis né trop tard pour voir des astronautes américains marcher sur la Lune, mais j’ai vu les lancements des premières fusées Ariane, et des premières navettes spatiales américaines. J’ai cru que l’avenir est dans l’espace, l’établissement de stations spatiales orbitales, de bases sur la Lune, l’exploration de Mars ou de Venus. Et puis maintenant, étant données les logiques qui dominent mon époque (il y en a trois : l’argent, le pognon, le cash), je pense que je ne verrai pas un être humain retourner juste sur la Lune. Et ne parlons surtout pas de Mars.

J’ai cru à l’abondance énergétique. J’ai cru au programme électro-nucléaire français. Le nucléaire, énergie presque propre et abondante. En attendant la fusion — idéalement, comme ce fut à la mode en 1990, la fusion froide. Et puis maintenant, je suis dans un monde piégé dans les énergies fossiles. Le grand basculement est très simple à identifier : en décembre 2000, le lobby du pétrole et du gaz fit nommer à la présidence des Etats-Unis un crétin à ses ordres, en lieu et place d’une des rares personnes qui auraient pu faire quelque chose d’intelligent en matière énergétique dans l’histoire contemporaine — et qui avait pourtant un demi-million de voix d’avance sur le crétin. Le pétrole, le gaz naturel et le charbon tiennent notre époque, et même de vraies catastrophes climatiques ne leur feront pas lâcher leur emprise — il faudra que les rescapés des catastrophes leur coupent la tête.

J’ai cru à la révolution des technologies de l’information et de la communication. J’y ai cru énormément. J’ai cru que la télématique, l’Internet, ces technologies allaient changer le monde. D’une certaine manière, ils l’ont changé. Mais changement n’est pas progrès. Est-ce que les tablettes rendent vraiment les gens moins bêtes, moins passifs, moins abrutis que la télévision ? Est-ce que Facebook et autres outils de narcissisme assisté par ordinateur peuvent passer pour des progrès sociaux et humains ? La tablette est-elle autre chose qu’une extension du domaine de la télévision — et les réseaux dit sociaux une extension du domaine de la police ?

J’ai cru au progrès. J’ai cru à la technologie. J’ai rêvé d’astronautes, de trains à sustentation magnétique, d’avions supersoniques, de voitures propres, j’ai rêvé de toutes sortes de technologies et de progrès, j’ai cru que l’avenir serait porté par les sciences et les technologies. J’ai lu Jules Verne et Science & Vie. J’ai regardé Michel Chevalet et les frères Bogdanov à la télévision française.

J’ai cru, et j’ai voulu y croire. I want to believe. Toujours.

Et symétriquement, j’ai voulu passer pour quantité négligeable toutes sortes d’aspects bêtes et anodins de la vie quotidienne. Des trucs du présent, hérités du passé, sans importance pour l’avenir.

Typiquement, les vêtements. Jadis, je détestais acheter des vêtements, les choisir, m’y intéressent. Si j’avais pu m’habiller tous les jours exactement de la même manière, ne pas avoir à me poser la question, j’aurais préféré. Ça ne m’intéressait pas. Je voyais cela comme futile, comme une perte de temps, comme une contrainte vaine. Les vêtements des personnages de « 2001 A Space Odyssey » sont sans importance, surtout lorsqu’ils enfilent des combinaisons d’astronautes. L’avenir n’est pas dans les vêtements. Les vêtements, c’est un truc du passé.

Je ne voulais pas m’intéresser aux vêtements, aux chaussures, à l’allure, à l’apparence physique. J’ai fait semblant, quand je ne pouvais pas faire autrement, mais fondamentalement, je m’en fichais.

De la même manière, j’aimais considérer comme désuètes toutes sortes de conventions sociales, traditions, cultes, habitudes. Des curiosités touristiques, tout au plus. Du folklore. Des reliques du passé. Et les relations sociales, au sens large. Et les problèmes sociaux aussi. Du passé. L’avenir était à une immense classe moyenne indifférenciée — et au polytechnicien visionnaire capable de rassembler deux Français sur trois, giscardisme et modernité, Concorde, Ariane, Super-Phénix et Minitel …

L’avenir était ailleurs — dans le spatial, dans le nucléaire, dans les télécommunications, dans l’informatique, dans les sciences et technologies, dans le monde de demain, dans l’utopie technologique, dans le progrès.

Et puis non.

L’avenir s’est échappé. L’avenir m’a échappé. L’avenir n’est pas vraiment ce qu’il aurait du ou pu être. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, certaines méritent d’être discutées, il faudra y revenir. Il y aurait aussi des nuances à faire, il faudra aussi y revenir, certains progrès de ces dernières décennies sont vraiment des progrèes.

Mais le fait est que, globalement, l’avenir m’a échappé.

Et pendant ce temps, le passé m’a rattrapé.

Typiquement, j’ai pris conscience de l’importance des vêtements. Ca ne veut pas dire que j’aime choisir des vêtements, ça me barbe toujours autant, mais je sais que c’est important, je me force. Je sais que je ne peux pas me cacher. Une question d’estime de soi, une question de respect des autres, d’image de soi, de sociabilité, ce genre de choses.

J’ai appris l’importance de l’allure, même si je n’aime pas ça. J’ai appris à soigner les apparences. J’ai appris à accepter l’importance de toutes sortes de choses que j’aurais préféré initialement tenir pour négligeables, futiles, ou obsolètes. J’ai appris toute l’importance des liens sociaux, des relations sociales, du respect d’autrui, du respect des gens tels qu’ils sont ici et maintenant, piégés dans le présent comme tout le monde, et plus ou moins indifférents à toute idée de l’avenir ou du progrès.

J’ai appris l’importance de la rhétorique, de la séduction, de la diplomatie, de la manipulation, des intrigues. Des choses qu’on découvre, au collège et au lycée, plus en cours de français, en lisant Molière ou Stendhal, qu’en cours de sciences physiques et assimilées. Des choses du passé, donc, a priori — pas des choses de l’avenir. Ou du moins apparemment.

J’ai appris l’importance des conventions sociales, des connivences, du cynisme, de l’hypocrisie, de la reproduction sociale. J’ai appris, sur le tas, tant bien que mal, à me débrouiller avec toutes ces choses parce que, moi aussi, piégé dans le présent comme tout le monde, il a bien fallu que je survive et que je fasse mon chemin. Le chemin se fait en avançant.

Et non seulement j’ai découvert que toutes ces choses du passé étaient bien présentes, mais je ne vois pas pourquoi elles ne seront pas là dans l’avenir.

L’avenir n’est plus ce qu’il était.

L’avenir, c’est le passé.

L’avenir, c’est ce qui est permanent, pas ce qui est éphémère.

Ce qui est permanent, c’est ce dont je voulais nier l’importance, ce qui me faisait peur, ce qui me mettait mal à l’aise. Ce qui me semblait relever du passé. Les conventions sociales, la diplomatie, l’élégance, les apparences, les vêtements, la séduction, la négociation, etc.

Ce qui est éphémère, c’est ce à quoi j’ai essayé de croire en utopie alternative, en tant que progrès. Les navettes spatiales, les centrales nucléaires, les ordinateurs qui ressemblent à des ordinateurs. Les technologies d’un certain moment. Éphémère. Ensuite dépassé. Relégué dans le passé.

L’avenir, c’est le passé.

L’avenir, c’est savoir s’habiller, savoir s’exprimer, plaire, séduire, manipuler, convaincre, mener, écouter, respecter les conventions, respecter les usages, s’adapter, se faufiler, se plier.

L’avenir, c’est savoir s’habiller, beaucoup plus surement que envoyer des hommes dans l’espace.

Les technologies, les gadgets électroniques et informatiques, les artifices des ingénieurs, les objets, les métaux, les algorithmes, qu’en restera-t-il ? Que reste-t-il du programme de navette spatiale ? Que reste-t-il des programmes d’avions supersoniques, Concorde et Tupolev Tu-144 ?

Un jour, il ne restera plus rien de Facebook. Un jour, il ne restera presque plus rien des centrales nucléaires qui firent la fierté de la France des années 1980s — sauf quelques milliers de tonnes de déchets radioactifs extrêmement durables, eux.

J’espère qu’il restera l’hygiène, la médecine, le chauffage central, un certain nombre de technologies pratiques et ordinaires. Mais il n’y aura pas de lendemains qui chantent technologiques.

Et il reste l’humanité, avec ses faiblesses et ses futilités, ses désirs et ses caprices — et sa capacité infinie à tourner en rond. Il restera l’humanité, les conventions sociales, les liens sociaux, le respect, la nécessité de s’habiller, l’importance accordée aux apparences, la séduction et le cynisme, la diplomatie et la manipulation.

L’avenir, c’est le passé.

Il faut bien faire avec.

Comme concluait le poète Martin Silenus dans Hyperion :

In the beginning was the Word. In the end … past honor, past life, past caring … In the end will be the Word.

En bon occidental, j’ai commencé avec une vision linéaire du temps. Je suis de plus en plus persuadé de la pertinence d’une vision cyclique.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour L’avenir, c’est le passé

  1. Petit baume au coeur,
    la fusion froide marche, c’est en voie d’industrialisation

    http://www.lenrnews.eu/lenr-summary-for-policy-makers/

    des grosse corp comme Elforsk (un consortium de recherche des électriciens suédois) soutiennet publiquement la réalité des réacteurs en développement…
    Toyota publie une réplication d’une expérience de Mitsubishi prouvant des transmutations en fusion froide
    http://jjap.jsap.jp/link?JJAP/52/107301/

    tout ca a été causé par un carteron d’académicien US, d’administrateur de la science, de pitbull autoproclamé défenseur de la vérité vraie, et violant à chaque discours els based de la méthode scientique, de la logique et de l’éthique
    http://pages.csam.montclair.edu/~kowalski/cf/293wikipedia.html

    le genre qui dit que de toute façon si une expérience est positive c’est un erreur. si (comme le tritium) c’est indéniable, qu’aucune erreur n’est passible, c’est que c’est une fraude, et qui enfin bloque la publication dans son oligarchie de journaux scientifique, et dit que tout journal qui n’obéis pas est un mauvais journal…

    leurs critiques sont vide, mais se vendent bien a des gens bornés ou aux média
    http://www.lenrnews.eu/evidences-that-lenr-is-real-beyond-any-reasonable-doubt/

    quand à la conquète spatiale, les chinois y bossent et n’hésitent pas à tester l’impensable…

    l’erreur ce n’était pas de croire en le progrès, c’est de s’être laisser embringuer dans une dépression par des petits bourgeois de la pensée étroite qui ont peut que leur petit confort ne souffre du progrès dont les pauvres bénéficient plus que eux.

    mais de toute façon grace a des inventeurs de garage et des salops d’entrepreneurs qui espèrent autant s’enrichir (c’est sale hein), que de faire un doigt d’honneur à des injustices qu’ils ont subit (c’est vilain, au lieu de se plaindre, ils se vengent a créant un monde meilleur et en se servant au passage: méchants garcons). .

    NB: il n’y a pas que en fusion froide que ca se passe comme ca…
    éctrangement c’est comme ce depuis la même période… regarde ce qui scientifiquement a démaré dans les années 80-90.

    pour la raison:
    http://www.princeton.edu/~rbenabou/papers/Review%20of%20Economic%20Studies-2013-Benabou-429-62.pdf
    http://frrl.wordpress.com/2011/02/04/group-think-how-to-avoid-common-decision-making-traps/
    http://www.princeton.edu/~rbenabou/papers/Patterns%20of%20Denial%204l%20fin.pdf

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