Le Système humain

C’est la nuit, c’est l’hiver, que la notion de système humain me semble apparaître le plus clairement. Il faut l’obscurité pour se rendre compte de l’ampleur du système.

Ce système dont nous faisons partie, auquel nous participons, que nous le voulions ou non. Et dont nous sommes dépendants, comme le soulignait Morpheus en 1999 :

The Matrix is a system, Neo. (…) these people are still a part of that system and that makes them our enemy. You have to understand, most of these people are not ready to be unplugged. And many of them are so inured, so hopelessly dependent on the system, that they will fight to protect it.

Se rend-t-on vraiment compte de ce que représente l’ensemble des constructions, des artefacts, des systèmes et des sous-systèmes, que l’humanité a étalé à la surface de la terre ? Plus précisément, la civilisation dite industrielle ?

C’est en avion, de nuit, ou, plus couramment, depuis une voiture ou un train en mouvement, de nuit, qu’à mon avis on arrive le mieux à se représenter. Il faut survoler ou traverser une métropole industrielle ou post-industrielle. L’entassement de constructions, de chemins de fer, de routes et d’autoroutes, de bâtiments, d’usines, de raffineries, d’entrepôts, de bureaux. Les lumières artificielles éclairent les artefacts de la civilisation industrielle. Le système humain se voit moins à la lumière du jour. C’est la nuit qu’on le voit dans sa nudité, dans la crudité des néons, dans son caractère tellement artificiel, plein d’angles droits et de blocs.

Certaines sections de l’A86, ou la plupart des autoroutes pénétrant en Ile-de-France, offrent une vision saisissante du système colossal qu’est l’Ile-de-France. La duo A6a / A6b de Rungis à Arcueil. L’A1, même enterrée, de Roissy à Saint-Denis. Et surtout, le viaduc de l’A15 entre Argenteuil et Gennevilliers, avec la panorama du port fluvial de Gennevilliers, les barres d’immeubles industriels à perte de vue d’Epinay-sur-Seine jusqu’à Nanterre, le tas de béton de La Défense plus loin, et les trophées de Paris, Sacré-Cœur et Tour Eiffel, en contrepoint.

Et en-dessus, des pylônes électriques et téléphoniques. Et en-dessous, des canalisations, des câbles, des galeries, des egoûts, et toutes sortes de mystérieuses connexions. Des millions de kilomètres de fils et de tuyaux.

Et les infrastructures de transport, lancées comme des toiles d’araignées, s’étalant dans toutes les directions. Les voies de chemin de fer, évidemment. Celles qui partent des grandes gares parisiennes m’ont toujours fasciné. Celles de la Gare de l’Est surtout, qu’on peut se représenter à l’assaut de toute la masse euro-asiatique. Ces rails offrent une continuité métallique presque complète jusqu’à Vladivostok ou à Pékin.

Les autoroutes sont des infrastructures fascinantes. Des systèmes. Des systèmes humains. Des sous-systèmes du système humain.

On croit que l’automobile est une illustration de la toute-puissance de la liberté individuelle — par opposition au train, vu par certains extrémistes étasuniens comme un symbole socialiste (lire par exemple une édifiante diatribe de George F. Will dans Newsweek en date du 27 février 2011).

De la même manière, la maison individuelle, villa ou pavillon de banlieue, est supposée symboliser l’indépendance, l’autonomie, l’individualisme. Quelle illusion. Essayez juste de couper la belle maison individualiste des réseaux d’eau courante, d’électricité, de télécommunications, essayez de déconnecter la maison de l’individu du reste du système humain, et vous verrez ce qu’il reste de l’individu indépendant autonome et tout puissant.

Un automobiliste, seul au volant de sa voiture, sur une belle autoroute déserte, les cheveux dans le vent, quel plus beau symbole de l’individu individualisé, autonome et indépendant, libre et ne dépendant que de lui-même ?

Eh bien non, une autoroute est un système, dépendant d’autres systèmes, composé de divers sous-systèmes, et nécessitant toutes sortes d’interventions humaines pour se maintenir en état. L’autoroute, la voiture, et l’individu qui conduit la voiture sur l’autoroute, font partie du système humain. L’individualisme est un poison, l’indépendance est une chimère, l’interdépendance est la réalité.

Même la chaussée, ces deux longs rubans apparemment passifs, solides, immuables … abandonnez-la quelques semaines, et elle sera inutilisable. Jonchée de détritus, candidate à l’ensablement, submergée par la végétation. Elle n’est pas naturelle, voyez-vous. Elle n’est pas auto-régulée, elle n’est pas autonome. Sans le reste du système humain, elle n’est plus rien.

Qu’est-ce qu’une autoroute ? Des tonnes de béton, de bitume, des câbles, des tuyaux, des rails de sécurité, des hectolitres de peinture, toutes sortes de sous-systèmes passifs ou actifs, des ouvrages d’art, des ponts, des talus, des aménagements hydrauliques. Et les stations relais, et leur approvisionnement en carburant, en électricité et en marchandises diverses. Et les engins de maintenance, et les équipements de surveillance, les stations météorologiques, et les stocks de sel de salage. Et puis les véhicules automobiles eux-mêmes, chacun représentant lui-même quelques centaines ou milliers de kilogrammes de métal, de plastique, de céramique, pièces détachées, câbles, tuyaux, des dizaines de circuits électroniques, des milliers de lignes de codes informatiques. Une complexité invraisemblable. Eppur si muove …

Et ce système n’est rien sans le reste du système humain, notamment sans l’encore plus invraisemblable infrastructure bâtie à l’échelle de la planète pour exploiter — extraire, raffiner, transporter, distribuer — le pétrole et ses dérivés. 40 milliards de litres de gazole consommés chaque année dans la France contemporaine, se représente-t-on vraiment ce que c’est ?

Une autoroute est une partie du système humain, bâti dans un monde, et faisant partie de ce monde, lourd, vaste, fragile, tragique et compliqué.

Le concept d’autoroute au sens strict n’a été forgé que dans les années 1920s, un peu en Italie (autostrada), un peu en Allemagne (Autobahnen), un peu ailleurs. Mais pour moi la première autoroute de l’Histoire est la Voie Sacrée. La mince route nationale RN 35 par laquelle, dans des circonstances extraordinaires, a été alimentée depuis Bar-le-Duc la bataille de Verdun, à partir de février 1916. La Route. La Route qui ne devait jamais s’arrêter, et qui ne s’est jamais arrêtée. Une gestion radicale. Un véhicule toutes les quinze secondes. Tout véhicule en panne jeté immédiatement dans le fossé. Et des milliers d’hommes jetant des pierres continuellement sur la chaussée pour la réparer sans interruption. La page Wikipedia consacrée à la Voie Sacrée est bien écrite et documentée.

Le volume des « Hommes de Bonne Volonté », de Jules Romains, intitulé « Verdun », le sommet de cette oeuvre, consacré à la bataille de Verdun comme centre de la Première Guerre Mondiale, elle-même centre de la séquence 1908 – 1933 , se termine par cette phrase :

La Route grondait devant lui, toujours semblable à elle-même, avec sa double chaîne de camions.

La Route, avec un R majuscule.

La Route, l’autoroute, presque comme un être vivant. Un être fantastique. Ou juste un Système. Il y a un siècle, la Voie Sacrée avait marqué les esprits. Les autoroutes se sont banalisées. Le système s’est développé. On n’y prête même plus attention. On a tort.

Dans son roman « Neuromancer » paru en 1984, William Gibson a donné la définition la plus couramment admise du mot « cyberspace ». Une hallucination consensuelle … mais aussi une représentation du Système Humain. The human system. Les mots sont là.

Cyberspace. A consensual hallucination experienced daily by billions of legitimate operators, in every nation, by children being taught mathematical concepts… A graphic representation of data abstracted from banks of every computer in the human system. Unthinkable complexity. Lines of light ranged in the nonspace of the mind, clusters and constellations of data. Like city lights, receding.

… the human system.

… data abstracted from banks of every computer in the human system.

Like city lights, receding.

Et puis il y a l’Agent Smith, en 1999, contemplant les gratte-ciels de Sydney. La scène n’est pas nocturne, elle est inondée de soleil, mais l’idée est la même que vu de l’A86, l’A6 ou l’A15, dans la nuit de l’Ile-de-France :

Have you ever stood and stared at it, marveled at its beauty, its genius? Billions of people just living out their lives, oblivious. (…) Which is why the Matrix was redesigned to this: the peak of your civilization.

Bonne nuit.

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