L’immense potentiel répressif des gentils médias sociaux

Billet écrit en temps contraint

La propagande des médias sociaux m’agace.

Soyons précis : la propagande des entreprises multinationales qui commercialisent des outils dits « médias sociaux », c’est-à-dire du contenu produit par les utilisateurs, des informations personnelles sur les utilisateurs fournis volontairement par les utilisateurs eux-mêmes, et toutes sortes d’autres informations sur ces utilisateurs, notamment leurs relations, réelles ou supposées. Rappelons le principe :

If you’re not paying for the product, you are the product.

Ceux que je connais un peu sont Facebook et Twitter. Celui qui me parait le pire est Google Plus. Je ne connais presque pas les autres, de Tumblr à Instagram. Je subis évidemment Viadeo et LinkedIn, j’ai de moins en moins le choix. Cependant, je ne pense pas qu’il y ait une grande différence de fond entre tous ces trucs.

Dans la propagande de ces multinationales, il y a bien sûr tout l’attirail commercial habituel : c’est beau, c’est moderne, c’est à la mode, c’est élégant, c’est propre, c’est facile à utiliser, c’est comme des jouets, vous serez comme des enfants, ça sera noël tous les jours, etc. On ne change pas une équipe qui vend.

Dans la propagande de ces multinationales, il y a aussi un article de foi obligatoire sur le caractère « libérateur » de leurs outils. Les évangélistes zélés vous expliqueront le rôle décisif de Facebook dans la révolution égyptienne en 2012, le rôle décisif de Twitter dans la révolution iranienne en 2010, et dans la révolution tunisienne, et dans la libération de tel ou tel pays, etc. Je n’ai pas le temps ce soir de retrouver des exemples de telles revendications, mais elles ne manquent pas.

Je ne conteste certes pas que la diffusion des « réseaux sociaux », des « smartphones » et autres « gadgets 2.0 » a pu avoir un rôle dans la dissémination d’idées contestataires ici et là, et dans l’organisation de grands rassemblements ici et là.

Mais je pense que leur attribuer un rôle décisif dans telle ou telle révolution, ou même évolution politique, c’est ridicule.

Et surtout, je pense qu’on sous-estime le potentiel répressif de ces outils. Ces outils ont peut-être un potentiel libérateur, ils ont aussi un potentiel répressif, et je devine ce potentiel répressif infiniment supérieur, hélas. J’espère que je me trompe. Heureusement, je me trompe souvent.

Je pense que, le moment venu, Facebook, Twitter, et leurs confrères, se révéleront des outils de répression d’une puissance terrifiante.

Je pense même qu’ils ont déjà fait leurs preuves en ce sens, ici ou ailleurs. Les pouvoirs en place qui s’en sont servi ne s’en sont pas vantés ; les multinationales commercialisant les choses non plus — ça cadre mal avec leur propagande (et leurs « core values », et leurs « mission statements », et leurs « letters to shareholders », etc).

Je vais cependant utiliser le futur pour décrire brièvement ce que je redoute.

Les médias sociaux se révéleront des vecteurs de propagande redoutables, d’intox, comme on dit dans le jargon du contre-espionnage. Pire que la radio et la télévision du XXème siècle. Après tout, les messages entendus à la radio ou à la télévision ne sont pas présentés comme les messages de vos amis, comme des messages personnalisés pour vous, ou déguisés en quelque chose qui vous est personnel.

Les mouvements réactionnaires « spontanés » (on ne rit pas !) observés récemment en France — les Pigeons, le comité de soutien au bijoutier de Nice, les Bonnets Rouges — paraîtront dans quelques années, avec le recul, comme des prototypes maladroits. Les pouvoirs établis auront appris à faire bien pire — et on aura de plus en plus de mal à s’en apercevoir.

Les médias sociaux se révéleront très efficaces pour discréditer les adversaires du régime, pour diffuser des rumeurs, pour démolir les leaders de l’opposition, pour salir et souiller les idées, principes, espoirs, programmes de l’opposition, des mouvements rebelles, des résistances — que dis-je, des terroristes ™ !

Either you are with us, or you are with the terrorists.

Et surtout, les médias sociaux se révéleront très efficaces pour le flicage des opposants, la mise à nu de leurs contacts, de leur intimité, de leurs vulnérabilités. Ils permettront des chantages d’une rare efficacité pour neutraliser discrètement des adversaires. Ils permettront des rafles de très grande envergure pour briser des réseaux. Et ne parlons pas de drones ici, mais on pourrait.

Il suffira juste que les pouvoirs en place apprennent à s’en servir, ou, plus vraisemblablement, payent assez qui sait s’en servir — à commencer par les multinationales qui tiennent l’infrastructure.

Contrairement aux compagnies du téléphone d’il y a quelques décennies, ou aux compagnies de radio ou de télévision, ces multinationales n’obéissent a priori à aucune règle, ne reconnaissent aucun régulateur, ni local, ni mondial. Je n’ai pas la moindre confiance dans les proclamations éthiques d’un Mark Zuckerberg ou d’un Jack Dorsey — je ne sais même pas s’ils osent en faire encore. Qui croit encore au « Don’t be evil » du monstre Google ? Ces gens ne rendent compte qu’à leurs actionnaires. L’affaire Snowden n’a révélé que très partiellement l’absence totale de scrupules de ces gens.

Bref, le moment venu, tous ces gentils jouets appelés « réseaux sociaux » se révèleront être de fantastiques instruments de contrôle social, de répression sociale, de coercition sociale.

Je peux me tromper. J’espère que je me trompe.

Mais je vois se mettre en place tous les outils nécessaires à une répression totalitaire. Dans l’enthousiasme technologique et la foi dans la libération par les jouets. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s