La spirale du malheur

Tu penses t’être prémuni contre le malheur — en tout cas contre le grand malheur, les petits malheurs bénins étant aussi peu évitables que les rhumes à la saison froide. Tu crois être vacciné contre les grandes épidémies.

Tu crois avoir organisé ta vie de manière diversifiée, soigneusement « compartimentalisée ». Tu as compris, par exemple, il y a bien longtemps qu’il ne fallait pas trop t’attacher à ton travail. Tu as essayé de bâtir une famille, tu as essayé de bâtir toutes sortes de choses, de liens, de centres d’intérêt — toutes sortes de raisons de vivre. L’idée est trivialement de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Si un aspect de ta vie va mal, avec un peu de chance, un autre aspect va mieux, jusqu’à ce que ça change. Ça devrait s’équilibrer. C’est un bête calcul de probabilités, une idée de courbe de Gauss.

Tu t’es habitué à ce que chaque pan de ta vie suive son petit bonhomme de chemin, tant bien que mal, sans éclat, sans excès, sans trop d’imprévu, oscillant autour de la moyenne, là aussi un peu comme une courbe de Gauss. Tu crois connaître suffisamment les contextes et les sinuosités du chemin. Tu crois n’avancer que sur des chemins balisés. Tu t’es laissé vieillir.

Et puis un jour l’un des pans craque, tout t’explose à la figure. Tu entends des choses que tu n’aurais jamais imaginées entendre. Tu ne contrôles plus rien. Tu croises des cygnes noirs, et tu te rappelles ce que Nassim Nicholas Taleb dit des courbes de Gauss. Et tu réalises que tu n’es pas « anti-fragile ». Tu subis, tu essaies de subir dignement et posément, et puis tu n’en peux plus de subir. Tu es fragile. Tu es vulnérable.

Car tu te rends compte que les autres pans de ta vie ne valent pas mieux. Tu te rappelles le Titanic et ses compartiments étanches, qui devaient le rendre insubmersible, oui mais mon pauvre monsieur, qui pouvait prévoir un tel iceberg ? Et les compartiments étanches ne le sont pas assez, se remplissent les uns après les autres, ne font que ralentir l’inéluctable sans pouvoir l’empêcher. Tu croyais savoir et tu crois que tu ne pouvais pas imaginer. Albert Einstein avait pourtant prévenu :

Imagination is more important than knowledge.

Les digues craquent les unes après les autres. Le malheur appelle le malheur. Les malheurs sur un front entraînent des malheurs sur un autre front. Les coups que tu encaisses d’un côté te font grimacer de l’autre côté, et appellent ainsi des coups de ce côté-là aussi. Tu n’arrives plus à faire bonne figure sur aucun front. Sur chaque front tu fais triste figure, tu grimaces de douleur, de fatigue et de désarroi. La spirale s’est enclenchée. La spirale du malheur. Etre emporté dans une spirale donne le tournis. Tu es dans l’évier qui se vide, comme une miette ou une coquillette, emporté par le courant. Tu ne sais plus vraiment où tu es, tu sens juste le siphon qui se rapproche, et qui va te dévorer.

Aux baffes venues de l’extérieur s’ajoutent les baffes de l’intérieur. Toutes sortes de choses que tu as acceptées tant bien que mal, que tu avais soigneusement oubliées et refoulées, remontent. Remontent par la gorge comme des vagues acides et brûlantes, remontent dans le cerveau et le noient, l’étouffent, l’asphyxient. Le retour du refoulé est atroce. Tu te demandes pourquoi avoir fait tant de sacrifices, avoir accepté tant de compromis, avoir avalé tant de couleuvres, avoir renoncé à tant de choses. Des listes déferlent, listes de lieux que tu n’as pas visités, listes de personnes que tu as cessé de fréquenter, listes de films que tu as renoncé à voir. Tu voudrais partir à la recherche du temps perdu, mais ce n’est pas le bon moment.

Tu ne comprends plus rien. Tu ne vois plus, ni pourquoi continuer, ni pourquoi ne pas continuer. Tu te découvres bête et trahi. Tu te sens piégé. Tu t’es piégé toi-même. Tout seul comme un grand. Tu n’as plus de recours, d’alternative, de plan B, d’échappatoire, de dérivatif, tu n’as plus rien, tu n’es plus juste que le spectateur de ton propre naufrage. Comme la coquillette dans l’évier.

Tu te rends compte que ta vie, ton existence, ton ego, ton petit monde, ce que tu es, ce que tu crois être, ce par quoi tu te définis — tout cela ne vaut guère mieux qu’un ballon gonflé d’air, une grosse baudruche. Tu es une baudruche. Ton ego est une baudruche. Même si tu es bien persuadé d’avoir un ego raisonnable, pas excessif, même si effectivement tu as un ego ordinaire et pas sur-dimensionné ou exubérant, c’est quand même un ego. Grand ego ou petit ego, c’est de toutes façons un truc gonflé par sa pression intérieure, et qui s’effondre sur lui-même quand il est crevé. Une baudruche.

Et là tu es une baudruche percée.

Qui se dégonfle. Se vide. S’effondre sur elle-même, devient toute flasque et toute rabougrie.

Tu te sens te vider. Tu te sens perdre ton énergie, ta substance. Tu te sens te vider. Tu te demandes ce qu’on ressent quand on se vide physiquement de son sang.

Alain Bashung, L’Imprudence, 2002 :

Tu perds ton temps
A mariner dans ses yeux
Tu perds ton sang
(…)
A quoi tu penses ?
A quoi tu penses ?
(…)
Tu perds ton temps
A te percer à jour
Devant l’obstacle
Tu verras
On se révèle
(…)
A l’avenir
Laisse venir
Laisse venir
L’imprudence

Tu finis par te demander s’il ne faut pas juste lâcher prise. Laisser venir. Live and let die. Fermer les yeux, attendre d’être aspiré dans le siphon, englouti, expulsé, attendre que ça passe au plus vite, et tu verras bien ce qu’il y a de l’autre côté, s’il y en a un. Il y en a forcément un.

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

C’est peut-être ça, la « mid-life crisis », si bêtement traduite en français par « crise de la quarantaine ».

Bonne nuit.

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