Les mois de novembre sont meurtriers

Billet écrit en temps contraint

J’ai des dizaines de billets en chantier, sur toutes sortes de thèmes impersonnels — l’ordolibéralisme, le culte de l’urgence, le destin de l’Europe, les machines, les drones, les marchés, etc — mais ce soir je ne trouve l’énergie que d’un nouveau billet d’humeur personnelle, un billet de saison, un billet de tristesse également. J’aurais dû aller me coucher en même temps que ma fille.

Les mois de novembre sont meurtriers.

Plus je vieillis, plus je ressens l’hiver, le froid, la saison froide, la dureté de la saison froide, l’importance de ces données bêtement physiques sur le biologique et le moral. Quand on est plus jeune, on ne craint pas le froid, on ne craint pas l’hiver, on peut même trouver ça vivifiant, voire stimulant ou enthousiasmant. Quand on vieillit, on a appris à écouter son corps, à craindre son corps, à craindre la maladie, à craindre l’agression, à ressentir ses faiblesses. Quand on vieillit, on a appris à avoir peur de la mort.

Je ne ressens plus aucune stimulation quand arrive la saison moche. J’apprécierai le moment venu, à leur juste mesure, les jours ensoleillés, la grâce très particulière du soleil d’hiver, tellement plus attachant et réconfortant que le cruel soleil d’été. Mais je n’ai aucune sympathie pour la saison moche. Je la déteste cordialement.

Novembre en particulier est un mois terrible.

Il faut se battre, il faut faire face, il faut refuser la fatalité, il ne faut pas se laisser aller, mais novembre est un adversaire redoutable. J’ai de très mauvais souvenirs de certains mois de novembre récents, trop personnels et contextuels pour être développés ici, quoique. Nous verrons.

Novembre, c’est une seule envie en rentrant chez soi par un jour froid et sinistre de novembre : se coucher. Se blottir au chaud, tel un gros mammifère fatigué que je suis, me cacher et dormir. Se cacher. Se débrancher.

Novembre, c’est des envies terribles de pleurer, de se laisser tomber, de s’effondrer, de fondre en larmes et d’attendre que ça se passe. Comme une coquillette dans un évier.

Novembre, c’est une terrible sensation de lassitude, de vulnérabilité, la tentation du renoncement, la tentation de l’abandon.

Novembre, c’est la tristesse. Je suis fasciné par la définition que donne Wikipedia de la tristesse. Je l’ai déjà citée.

La tristesse est une émotion caractérisée par des sentiments de désavantages, de perte, d’impuissance, de chagrin et de rage. D’un point de vue cathartique, lors de la tristesse, les individus s’expriment honnêtement, sont moins énergiques et émotionnels. Les pleurs sont une indication de la tristesse.

La tristesse peut être perçue en tant que symptôme précurseur de la déprime (baisse de moral temporaire) ou d’une dépression (caractérisée par une baisse de moral intense).

Dans son premier roman, « Extension du Domaine de la Lutte », paru en 1994, Michel Houellebecq a écrit :

Triste semaine. Nous étions fin novembre, période dont on s’accorde généralement à reconnaître la tristesse. Il me paraissait normal que, faute d’événements plus tangibles, les variations climatiques en viennent à prendre une certaine place dans ma vie ; d’ailleurs, à ce qu’on dit, les vieillards n’arrivent même plus à parler d’autre chose.

J’ai si peu vécu que j’ai tendance à m’imaginer que je ne vais pas mourir ; il paraît invraisemblable qu’une vie humaine se réduise à si peu de chose ; on s’imagine malgré soi que quelque chose va, tôt ou tard, advenir. Profonde erreur. Une vie peut fort bien être à la fois vide et brève. Les journées s’écoulent pauvrement, sans laisser de trace ni de souvenir ; et puis, d’un seul coup, elles s’arrêtent.

Et un peu plus loin :

Je n’aime pas ce monde. Décidément, je ne l’aime pas. La société dans laquelle je vis me dégoûte ; la publicité m’écoeure ; l’informatique me fait vomir. Tout mon travail d’informaticien consiste à multiplier les références, les recoupements, les critères de décision rationnelle. Ça n’a aucun sens. Pour parler franchement, c’est même plutôt négatif ; un encombrement inutile pour les neurones. Ce monde a besoin de tout, sauf d’informations supplémentaires.

L’arrivée à Paris, toujours aussi sinistre. Les immeubles lépreux du pont Cardinet, derrière lesquels on imagine immanquablement des retraités agonisant aux côtés de leur chat Poucette qui dévore la moitié de leur pension avec ses croquettes Friskies. Ces espèces de structures métalliques qui se chevauchent jusqu’à l’indécence pour former un réseau de caténaires. Et la publicité qui revient, inévitable, répugnante et bariolée. « Un spectacle gai et changeant sur les murs. » Foutaise. Foutaise merdique.

Je n’ai jamais été un grand fan de hard rock, mais dans des périodes de détresse, il m’est arrivé d’écouter des dizaines de fois, en boucle, la chanson « November Rain » de Guns N’ Roses, qui remonte à 1991.

Sometimes I need some time on my own
Sometimes I need some time all alone
Everybody needs some time on their own
Don’t you know you need some time all alone?

And when your fears subside
And shadows still remain
I know that you can love me
When there’s no one left to blame

So never mind the darkness
We still can find a way
‘Cause nothing lasts forever
Even cold November rain

Et surtout, les dernières minutes, répétées, insistantes, cruelles, accablantes.

Don’t you think that you need somebody?
Don’t you think that you need someone?
Everybody needs somebody
You’re not the only one
You’re not the only one

Novembre, c’est la saison des cimetières, des feuilles mortes, des choses mortes. Novembre, c’est la saison que préfèrent certains prédateurs du merveilleux monde du travail pour faire leurs sales coups, car c’est la saison où leurs proies sont les plus vulnérables. L’homme est un loup pour l’homme. Novembre est une saison pour les loups.

Si je mourrais demain, qui serait vraiment affecté ? Qui pleurerait sincèrement ? A quoi bon ne pas mourir ? A quoi bon ne pas se laisser emporter, comme les feuilles mortes dans le vent froid et la pluie glaciale ? A quoi bon ? Pourquoi tenir ?

Le testament de Daniel Balavoine, en 1985 :

Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour
Et comment retrouver le goût de la vie
Qui pourra remplacer le besoin par l’envie

Je comprends au fond si mal le sens et l’importance des mots besoin et envie. Question d’éducation. On n’a pas de droits, on n’a que des devoirs. On doit faire ce qu’il y a à faire. On doit se tenir droit. On n’a pas à avoir des envies ou satisfaire des besoins. On doit faire passer d’abord ce qui nous dépasse, ce qui est plus grand que nous. On doit mépriser ses émotions et tenir son rang. Et patati et patata. C’est dire si j’étais mal parti. Et je ne suis pas sûr d’être bien arrivé, d’ailleurs.

Quel est le besoin ?

Selon la formation reçue cette année : « La tristesse révèle un besoin de réconfort, de retrait. » Comme cela décrit bien le mois de novembre ! Le besoin d’être au chaud, de rester au chaud, de rester à l’abri.

Mais il n’y a pas que la saison. Il y a autre chose.

La peur révèle un besoin de protection.

Les besoins ne sont pas méprisables. Les envies non plus. Et pourtant, combien de fois me suis-je retrouvé à me dire que je ne veux rien, je n’ai envie de rien, je n’ai besoin de rien, je voudrais juste qu’on me fiche la paix. Toujours plus loin dans le passé, Fabienne Thibeault en 1978 :

J’ai pas d’mandé à v’nir au monde
J’voudrais seul’ment qu’on m’fiche la paix
J’ai pas envie d’faire comme tout l’monde
Mais faut bien que j’paye mon loyer

Je ne veux pas mourir.

Il y a autre chose. Mais ce soir je ne vois pas.

Bonne nuit.

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