Je voudrais me perdre

Billet écrit en temps contraint

Je voudrais me perdre.

J’ai la tête qui éclate
J’voudrais seulement dormir
M’étendre sur l’asphalte
Et me laisser mourir

Ces derniers temps, il est très rare que j’ai du mal à m’endormir. Au contraire, le sommeil vient très vite, trop vite. A peine allongé, le sommeil me recouvre, à peine le temps de lire quelques pages et je m’endors.

Ce n’est que quelques heures plus tard que le sommeil est envahi de rêves qui n’ont rien de dépaysants, qui n’ont rien de libérateurs. Je revis des moments de la journée écoulée, ou d’une journée récente, c’est plus ou moins mélangé, plus ou moins délirant, mais en tout cas ce n’est pas reposant. Ce n’est pas apaisant. C’est même angoissant.

Une situation récurrente est liée à l’utilisation d’un outil électronique, mail, Twitter ou un autre. Le rêve me suggère que j’ai envoyé ou reçu quelque chose de particulier, impactant, préoccupant, embarrassant ou attristant c’est variable. L’inconvénient est que cela est violent dans le sommeil, le rêve est en général très désagréable. L’avantage est que, iPhone aidant, il est facile une fois réveillé de me convaincre que ce n’était qu’un rêve : en quelques manipulations, sans sortir du lit, je vérifie que tel mail, tel tweet, telle page, n’existent pas, n’ont jamais existé.

Ce n’est donc pas de l’insomnie. C’est pire. L’insomnie, c’est ne pas arriver à dormir. Ce que je vis, c’est une sorte d’illusion du sommeil. C’est un sommeil qui ne répare pas. C’est un sommeil qui n’éloigne pas.

Le sommeil devrait être une évasion. Les rêves devraient être une évasion. Trop de mes rêves sont juste un retour à la prison. Une arrestation et un retour en prison, menottes aux poings et la tête basse.

Le sommeil devrait me permettre de me perdre dans de l’inconnu. Souvent, trop souvent, il n’est qu’un moyen de revenir au connu, au trop connu, au désespérément connu, banal, balisé.

Ces rêves-là ne régénèrent pas, ne reposent pas, n’émerveillent pas.

Ces rêves-là, c’est juste tourner en rond.

Le chemin se fait en avançant.

Je voudrais me perdre.

Je voudrais me perdre dans un livre, dans une carte, dans une bibliothèque, dans un rêve. Dans un monde imaginaire. Dans un monde merveilleux. Mais je n’ai plus le temps de lire des livres — ou presque. Je n’ai plus la possibilité concrète de me poser deux ou trois heures devant un écran, télévision ou cinéma, et de ne rien faire d’autres que de regarder le spectacle, rentrer dans l’histoire, dans l’univers imaginaire — et ne rien faire d’autre en parallèle, être coupé du reste, des autres spectateurs, des interactions avec mon iPhone, des bruits ambiants. Etre juste dans l’univers imaginaire. Ca ne m’arrive plus. C’est bien dommage.

Parfois, quand j’anticipe que mon sommeil va être pollué par les tracas de la journée écoulée, j’essaie quand même de me perdre dans un livre. Mais le sommeil vient m’emporter trop vite … et quelques heures plus tard, le sommeil lui-même me ramène aux tourments de la veille.

Sachant que le sommeil va venir trop vite, je tente des choses plus courtes qu’un livre. Wikipedia est une bénédiction — avec toutes les réserves d’usage. Sur les sujets de géographique physique — au hasard, les fleuves, les rivières, les montagnes, les routes –, Wikipedia recèle de fiches rapidement lisibles.

Je voudrais me perdre dans le bassin hydrographique de la Marne, de l’Oise, ou de l’Yonne. Je voudrais me perdre dans les mystères de la Saône et du Doubs, ou dans les lacs suisses, ou dans les cols autrichiens. Je voudrais m’y perdre, pour qu’on ne puisse pas me retrouver, me rattraper, me reprendre.

Comme je l’ai déjà expliqué, je préfère remonter le courant pour avoir une chance de m’égarer, de choisir un affluent inattendu, de découvrir une source méconnue … plutôt que de me laisser porter par le courant qui m’emmènera à une trop prévisible embouchure.

Je rêve de labyrinthes plus ou moins marécageux, d’embranchements incessants. Ou du labyrinthe de rues d’une grande ville mystérieuse. De passages souterrains. De galeries abandonnées. Des raccourcis paradoxaux. De quoi se perdre. Voir l’envers du décor.

Il y a à peine quelques années, pour un noël, mon beau-père m’avait offert l’atlas routier annuel Michelin — des centaines de pages de cartes. C’était assez bien vu. Ça m’a servi d’antidote à l’insomnie quelque temps plus tard — j’ai eu des périodes d’insomnie aussi. J’allais me perdre littéralement dans les cartes, dans ces centaines de cartes. C’était une sorte de retour en enfance. Enfant j’aimais me perdre dans les atlas aussi bien que dans les cartes Michelin. Et c’était aussi un moyen comme un autre de détacher l’esprit du quotidien, du réel, de l’immédiat, l’amener à flotter au-dessus, lui permettre d’aller rêver un peu.

Je rêve qu’il y ait plus de sites tels que Strange Maps. Je rêve de retrouver un jeu comme les premières versions, avec leurs sobres cartes, de Civilization.

Je rêve d’un jour pouvoir moi aussi inventer un monde imaginaire, tracer les cartes d’un monde imaginaire, comme ce type qui depuis trente ans invente l’Ukrania.

Je rêve de m’évader du territoire pour vivre dans la carte. La dialectique de la carte et du territoire, de Jose Luis Borges à Michel Houellebecq, n’a pas fini de m’y fasciner. J’y reviendrai sûrement.

Je voudrais me perdre. Je voudrais m’y perdre.

Mais étant en temps contraint, sur ce blog comme partout, je n’y arriverai pas ce soir.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Je voudrais me perdre

  1. Lisande dit :

    Je crois que vouloir se perdre n’est pas la bonne solution. Si la réception d’un courrier est une obsession, c’est que quelque part, on a peur du jugement de l’autre ou d’un bouleversmeent de sa vie qui vient de l’autre. Il faut donc pratiquer la méthode caué et des activités prouvant le contraire. Facile à dire n’est-ce pas?

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