Le Pont Caulaincourt en 1924

Armand Laulerque est un personnage secondaire de la série « Les Hommes de Bonne Volonté » de Jules Romains (27 volumes pour 25 années, de 1908 à 1933).

Il apparait vers 1910, jeune instituteur à Paris, plutôt idéaliste, porteur d’idées plus ou moins fortes et originales sur l’Histoire et le monde, notamment la « théorie du 17-Brumaire ». Il est persuadé que la principale menace pour l’Europe, c’est la guerre générale, et que tout doit être fait pour l’empêcher.

Il échappe au carnage en 1914, car réformé pour cause de tuberculose. Il est soigné en Suisse. Il y fréquente l’entourage de Lénine, vers 1916. Après la guerre, il s’établit en Suisse, il devient assez vite directeur de clinique, un homme riche, il dispose d’une voiture, d’une bonne situation, même si sa santé reste fragile. En 1924, est-il vraiment le même homme qu’en 1910 ? Le monde en 1924 est-il le même monde qu’en 1910 ?

En 1910, dans le tome 9, il est saisi d’une « impression » étrange alors qu’il remonte vers Montmartre par le Pont Caulaincourt. J’ai pris la liberté il y a quelques mois de retranscrire ces quelques pages fascinantes. (Note : si les ayant-droits de Jules Romains y voient un souci, qu’ils prennent contact avec moi, je serai ravi de discuter avec eux, ayant l’intention de continuer à citer des extraits de cet oeuvre dans ce blog s’il perdure.)

En 1924, dans le tome 22, il est amené à revenir à Paris, et il en profite pour tenter de renouer avec cette « impression », en entreprenant à une heure analogue, la montée vers Montmartre par le Pont Caulaincourt.

Le Pont Caulaincourt est un élément important de mon imaginaire de Paris. Je l’ai parcouru avant de venir à Paris. Je l’ai vraiment parcouru pour la première fois il y a plus de 20 ans.

En 1910, Laulerque a entre 25 et 30 ans, je ne crois pas que ce soit précisé, moins de 30 ans en tout cas. En 1924, il a passé 40 ans.

Quand le crépuscule eut rendu, à travers les vitres du café, le haut des maisons presque indiscernable, et qu’en bas commença le jeu des lumières immobiles, il se leva, quitta le café, et, par le terre-plein central du boulevard, se dirigea vers l’entrée de la rue Caulaincourt.

L’heure était bonne. Le degré de nuit, le mélange de lumières et de nuit, c’était bien cela. Une particularité manquait du côté des trottoirs : de la mouillure peut-être. Oui, cette coulée de miroir noir que fait la mouillure, l’air de fête incommode qu’il répand. Il manquait aussi, autour des réverbères, une danse de gouttelettes imperceptibles. A droite, il venait des boutiques une clarté un peu trop violente ; à moins que la mémoire n’eût adouci les éclairages d’autrefois.

Est-ce que le bruit de la rue était le même ? La mémoire disait que non. Mais disait-elle vrai ? Y avait-il eu réellement ce jour-là, au lieu du crissement sans mélange des pneus d’automobile, tant de pas de chevaux, plusieurs grappes de pas de chevaux, semées le long de la rue et du pont, s’atténuant avec la distance ; un carillon mou et flasque de clapotements dans la mouillure, un carillon étalé par la perspective ? Ou était-ce l’esprit qui rajoutait cela, comme dans ceux des rêves il s’efforce de faire vrai et soigne la couleur d’époque ?

Il marchait aussi lentement que possible. Il s’arrêtait en face d’une devanture, sans la regarder, car il pensait bien que les objets dans la devanture n’étaient plus les mêmes, ni sans doute la devanture, et qu’il n’avait à en attendre aucun secours.

« Quand était-ce à peu près ? Que faisais-je par là ? … Il y a cette idée de Mathilde qui revient, d’une rencontre avec Mathilde, à l’autre bout du pont. Et l’idée aussi de Margaret-Desideria. Je mélange plusieurs souvenirs. Mathilde n’avait rien à voir avec cette impression que je cherche ; ni Margaret. Bien loin de là. Ni aucun être en particulier. »

A mesure qu’il approchait du pont (et il avait beau s’ingénier, l’espace à parcourir était tout petit), il se sentait gagné par l’angoisse de l’échec. Cette impuissance de l’âme humaine à ressaisir un fragment de ses possessions très désiré et probablement précieux lui semblait une infirmité désespérante. « Mais ce n’est rien, j’ai besoin de savoir que ce n’est rien, pour ensuite ne plus y penser. »

Il avait dépassé les premiers X de fer qui bordent le pont, et il commençait à perdre espoir quand soudain il fut traversé par un évènement très léger, l’équivalent d’un mouvement de brise ou d’un déplacement de brume. Avant de s’être avisé, même vaguement, du contenu de l’impression qu’il allait avoir, il comprit que c’était celle qu’il cherchait, et dans le même instant aussi, il eut une trace de déception : « Alors, ce n’était que cela ? »

La scène se détachait de lui ; la scène, c’est-à-dire les choses autour de lui, le monde actuel à l’endroit où il touchait à lui, Laulerque. Un abîme s’élargissait, mais d’une espère très particulière, qui ne diminuait pas les dimensions des choses, qui ne les noyait pas dans le lointain du crépuscule. Au contraire, tout devenait d’une précision et d’un intérêt étonnants. Pas un détail n’était douteux, ni superflu. Une perfection. Comme un tableau de musée sous verre ; comme une salle de reconstitution historique dans un musée ; vous la regardez de tout près, bien à votre aise, sans rien perdre, ni une fleur de tapis, ni l’aiguille d’or sur le cadran de la pendule ; mais il y a entre cet ensemble et vous un cordon de velours, que vous ne demandez pas à franchir. Il vous sépare. Il y a d’un côté des choses, totalement révolues, qui même si elles bougent, bougent à l’intérieur d’un passé définitivement clos ; et de l’autre côté, vous, témoin, situé dans un autre temps.

Mais il se dégage un sentiment encore plus subtil, qui enveloppe en outre un conseil ; comme une recette magique, écrite sur un bout de papier plié qu’on vous glisserait dans la main :

Vous êtes à présent quelque chose de révolu. Ce qui est présent est aussi révolu, tout entier, en un sens et quelque part. Dès que vous le savez, vous ne souffrez plus, ni pour lui, ni pour vous à cause de lui ; vous ne vous inquiétez plus. Aucune angoisse pour ce qui va suivre. L’avenir n’est effrayant, ne gâche le présent de son ombre, ne lui fait peur avec ses terribles ailes de vautour, qu’autant que le présent n’est pas allé chercher refuge dans le temps révolu. Une fois blotti là, il est invulnérable.

Vous ne pouvez pas obliger ces gens qui passent à le savoir, à se vivre eux-mêmes comme si tout cela était révolu et tranquille. Mais vous, vous êtes un passant d’un autre espèce, tombé d’un autre monde, et qui avez gardé autour de vous, comme une enveloppe respirable, le temps de cet autre monde. Vous vous mêlez aux êtres et aux mouvements. Vous en jouissez bien mieux. Vous avez envie de souffler aux oreilles des hommes, des femmes : « Si vous saviez comme tout cela est doucement étrange et inoffensif, vu d’où je suis ! »

Il se faisait en outre une certaine surimpression de la scène d’autrefois sur celle de maintenant. Mais cette complication n’avait pas d’importance. En un sens, aucune des deux scènes n’était plus ancienne que l’autre. Toutes deux étaient plongées dans le même bain de passé protecteur. Elles pouvaient faire des échanges. Des grappes de pas de chevaux venaient allonger leur guirlande sur la chaussée que rendait luisante la mouillure d’autrefois, un carillon mou et flasque de clapotements, là même où crissaient les pneus d’autos. Fraternité dans le révolu, échanges et confusion, comme il arrive aux morts des cimetières, comme il arrive aux morts du cimetière qui s’étend là-dessous, qui se gonfle ici à droite.

Parvenue à l’extrémité du pont, il se demanda de nouveau : « N’est-ce que cela ? » Il se répondit aussitôt : « Oui, c’est cela… et c’est davantage que cela. Je chercherai encore. Je tiens la clef, mais je ne sais pas très bien m’en servir. Je tâtonne à l’entrée de la serrure. »

Au moment de franchir la rue de Maistre, il fut assailli par une préoccupation d’exactitude mesquine : « Je n’ai toujours pas retrouvé quand cela se passait au juste, ni à propos de quoi ? » L’image de Mathilde fit une apparition timide entre l’angle du mur et le réverbère. « C’est absurde », trancha-t-il. « Qu’est-ce que Mathilde vient faire là-dedans ? Je brouille tout. »

Bonne nuit.

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