Le Chat – Roman de Georges Simenon

Billet écrit en temps contraint

« Le Chat » est un roman de Georges Simenon, publié en 1967, qui se passe dans le XIIIème arrondissement de Paris, autour de la rue de la Glacière.

C’est aussi un film de Pierre Granier-Deferre, avec Jean Gabin et Simone Signoret, sorti en 1971, tourné dans un bout de banlieue pavillonnaire en cours de démolition pour céder la place au quartier de La Défense — suivant les sources, côté Puteaux ou côté Courbevoie.

Ça fait très longtemps que je connais l’existence de ce livre et de ce film. J’ai vu des bouts du film à la télévision, il y a longtemps, sans jamais le voir en entier, je m’en rappelle vaguement. Plus curieusement, je n’avais jamais lu ce roman, alors que j’ai lu peut-être plusieurs dizaines de livres de Simenon. Je suis un vieux fidèle de Georges Simenon — en mars 2003, j’avais même fait le crochet par Liège pour visiter l’exposition organisée pour son centenaire.

Il y a quelques semaines, j’ai senti qu’il fallait que je lise enfin « Le Chat ». Peut-être parce que le chat de la maison est devenu étonnamment tendre, toujours à venir quémander de l’attention et des caresses, c’est peut-être l’âge, la saison, l’approche de l’hiver, l’approche de la mort, d’autres raisons, je ne sais pas.

Le livre est numérisé et référencé chez Amazon, j’ai un Kindle qui marche encore, j’ai des cartes cadeau de noël 2012 à consommer, il est facile de céder à la tentation. J’ai trouvé le temps de lire le livre en quelques heures volées à quelques nuits. Il fallait que je le lise.

C’est un roman triste. C’est un roman gris, comme la vie ordinaire des gens malheureux, dans une grande ville qui les dépasse, emportés par toutes sortes de choses qui les dépasse, à commencer par eux-mêmes.

Un bon résumé de ce roman est sur le site « Tout Simenon » :

Emile est un ancien ouvrier au naturel bourru, sans complications comme sans éducation. Marguerite, à l’opposé, est une femme délicate, d’une douceur affectée, mais sournoise et avare, vivant à côté de la vie. Elle provient d’une famille propriétaire, dans le quartier, de nombreux immeubles qu’on est occupé à démolir. Ils étaient voisins lorsqu’ils se sont rencontrés par hasard et ils se sont mariés, lui à 65 ans, elle à 63, peut-être par peur de la solitude et de la vieillesse. Le souvenir de leur conjoint disparu — sa première femme, Adèle, était une bonne fille d’une gaieté communicative ; son premier mari, Charmois, était un musicien aux manières distinguées — ne fait qu’aviver un manque de compréhension qui ne tarde pas à se muer en hostilité sourde. Une circonstance fortuite amène le drame. Emile est alité ; son chat Joseph, que Marguerite n’a jamais accepté, disparaît. Emile finit par le découvrir dans la cave, probablement empoisonné. (…) Commence alors la petite guerre : les deux vieux ne se parleront plus que par billets. C’est la lente instauration de deux existences parallèles, où les adversaires s’évitent et s’épient. Leurs billets, toujours laconiques, s’efforcent de faire mouche au point sensible. Par des subtilités sans cesse renouvelées, chacun tente de prouver à l’autre que sa présence ne le gêne pas et qu’il n’a pas besoin de lui.

J’ai lu assez rapidement ce livre, parce que j’en sentais le besoin, comme la recherche d’une révélation. Ca m’arrive. Ca m’est déjà arrivé avec d’autres livres. Je l’ai lu rapidement, il faudrait maintenant que je le relise lentement. Mais le temps, c’est ce qui manque le plus.

Ils avaient le temps l’un comme l’autre, tout le temps qui les séparait du moment où l’un d’eux mourrait. Comment savoir qui s’en irait le premier ? Marguerite y pensait sûrement aussi. Ils y pensaient depuis plusieurs années, plusieurs fois par jour. C’était devenu leur problème essentiel.

Il y a beaucoup de choses à dire sur ce roman. Beaucoup de choses ont déjà été dites sur ce roman.

Je vais m’en tenir ici à une théorie simple, que je n’ai lue nulle part — mais qui n’est pas forcément originale pour autant.

Cette théorie tient en une phrase courte.

Le chat, ce n’est pas le chat.

Le chat, ce n’est pas le chat Joseph, l’animal domestique auquel Emile Bouin s’était attaché, et que Marguerite Bouin empoisonne avec de la mort-aux-rats.

Le chat, qui donne son titre au roman, ce n’est pas le chat.

Le chat, c’est Emile Bouin.

L’animal domestique, c’est Emile Bouin.

Elle l’avait épousé par peur de rester seule, de n’avoir personne pour la soigner, en cas de besoin, parce qu’il fallait un homme dans la maison, ne fût-ce que pour couper et monter le bois et sortir la poubelle.

Une grande partie du roman décrit ainsi comment Emile Bouin prend conscience qu’il ne compte dans la maison que comme une sorte de domestique. D’ailleurs, ce n’est pas vraiment sa maison, ça reste celle de sa femme, avec aux murs des portraits de la famille de sa femme et de son premier mari, avec une pièce où il est prié de ne jamais aller.

Car c’était un envoûtement qu’il avait subi, perdant le contact avec le reste du monde. Il rencontrait des gens dans la rue mais ne les voyait pas. Il ne savait plus ce que c’était une femme, un enfant, un rire ou des pleurs. Il vivait dans un monde fantomatique, à la fois précis et inconsistant. Il connaissait les moindres fleurs du papier peint du salon, les taches faites du temps de Charmois, les photographies, la marche de l’escalier qui gémissait et la craquelure dans la rampe. Il connaissait la lumière à toutes les heures de la journée, en toutes les saisons de l’année, et le visage de Marguerite, sa mince silhouette, ses lèvres encore plus minces, la peau trop blanche et trop fragile de sa poitrine quand elle se déshabillait le soir. C’était une obsession. Il s’était laissé enfermer et maintenant il était prisonnier à vie. Il n’aurait pas dû brûler le billet. Le texte en était éloquent. Elle le considérait comme son bien et ne lui permettait pas, au nom de la religion, de reprendre sa liberté.

Et quelques pages plus loin :

Il retrouvait la rue, le vent, les lumières, les étalages, les odeurs des boutiques. Il retrouvait aussi des hommes, des femmes, des enfants qu’on traînait par la main, des bébés qu’on poussait dans des voitures. Il y en avait toujours eu. Il y en aurait toujours. La vie coulait autour de lui, mais il n’avait pas la sensation de couler avec elle. Il était devenu un étranger.

Emile Bouin tentera une évasion, vivra quelque temps ailleurs, autrement, autre chose. Retrouvera la lumière, en somme. Puis il reviendra. Simenon a un sens très aigu de la fatalité, du poids de la fatalité, de comment la fatalité finit toujours par rattraper l’individu, parce qu’elle est accrochée au plus profond de lui, parce qu’elle fait partie de lui.

Le chat, c’est Emile Bouin. Ce brave ouvrier a été domestiqué par la vieille dame. Elle en a fait sa chose, pour l’avoir à sa disposition. Et il ne peut pas se passer d’elle. Voilà ma théorie.

J’ai écrit il y a quelques mois, sur certaines questions que je me pose vis-à-vis de mon chat, et sur l’impression que j’ai parfois d’être, comme lui, incapable de communiquer, juste capable d’exprimer des émotions. Y a-t-il vraiment un langage des émotions, une grammaire, un vocabulaire, des protocoles, et toutes ces sortes de chose ?

Je n’aurais jamais pensé m’intéresser aux rapports entre les êtres humains et les animaux — notamment les animaux domestiques. Je me pose des questions depuis beaucoup plus longtemps sur les rapports entre les êtres humains et les machines. En épigramme de « La Chute d’Hypérion », Dan Simmons a placé une phrase d’un des fondateurs de la cybernétique (et de l’informatique, et de l’automatique, et de la théorie de l’information, bref de presque tout), Norbert Wiener. Une question écrite en 1963 :

Can God play a significant game with his own creature? Can any creator, even a limited one, play a significant game with his own creature?

Le cycle d’Hypérion, comme d’autres classiques de la science-fiction, imagine des dialogues surprenants entre des êtres humains et des machines. Kwatz !

J’ai écrit il y a quelques semaines, comment je vois le monde contemporain forcer de plus en plus les êtres humains à se comporter comme des machines. Je compte bien revenir sur ce thème, si ce blog perdure. Mais peut-être faudrait-il mieux dire : comment le monde contemporain force les êtres humains à se comporter comme des animaux domestiques.

En décembre 2011, le CEO de FoxConn, l’un des plus grands sous-traitants de l’industrie informatique mondiale — le machin avec lequel j’écris ces lignes, comme celui avec lequel vous les lisez, a probablement été manufacturé par FoxConn –, un dénommé Terry Gou, avait déclaré :

Hon Hai [FoxConn] has a workforce of over one million worldwide and as human beings are also animals, to manage one million animals gives me a headache.

Quelle est la différence entre éducation et dressage ? Il y en a souvent bien peu.

En bon français, je suis passionnément attaché à des notions d’égalité que je vois chaque jour un peu plus ruinées par les idéologies contemporaines, le néolibéralisme, le narcissisme assisté par ordinateur, l’individualisme, la compétitivité, etc.

A défaut d’égalité, on voit fleurir les inégalités. Qu’est-ce que l’inégalité ? Dominant – dominé ? Maître – esclave ? Maître – animal domestique ? Homme – machine ?

Faute d’arriver à reconnaître son semblable comme son égal, on se construit un préjugé de supériorité, ou un préjugé d’infériorité.

Thomas Hobbes n’est connu de la plupart — dont moi — que pour la formule :

L’homme est un loup pour l’homme.

Dans certaines circonstances, l’homme est un chat pour la femme.

Bonne nuit.

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