Nostalgie de l’homme de l’année de Time Magazine

Billet écrit en temps contraint

Chaque année, le magazine américain Time désigne l’homme de l’année. The Man of the Year. C’est une tradition qui remonte à 1927. Pour le meilleur et pour le pire.

a person, group, idea or object that « for better or for worse, …has done the most to influence the events of the year. »

Cette tradition, ce genre de tradition, ce type de rituel, cette manière d’éclairer le monde, me fascinent depuis longtemps.

Le concept d' »homme de l’année » selon Time est à l’intersection de deux fascinations. D’une part, la grande presse, le pouvoir des médias m’a fasciné. Le pouvoir du papier. Le pouvoir de l’écrit. Le pouvoir de la couverture. D’autre part, le concept de l’homme du mois, de l’année, de la semaine — l’Histoire … « l’Histoire se faisant », selon la formule de Raymond Aron, semaine, une figure qui marque un moment, une époque. Qui lui donne un visage, une image, un regard, une direction.

On doit pouvoir raconter l’Histoire, au moins de la deuxième moitié du XXème siècle, juste en enchaînant des couvertures de magazines.

En France, il y a la légende de L’Express et de Jean-Jacques Servan-Schreiber. Toujours en France, le rôle des hebdomadaires dans ces films des années 1970s que je vénère. Par exemple, « L’Héritier » de Philippe Labro, avec Jean-Paul Belmondo, propriétaire de « Globe ». Ou, a fortiori,  « Mille Milliards de Dollars » de Henri Verneuil, avec Patrick Dewaere, journaliste à « La Tribune ». Il y a aussi un concept d’homme du mois (mais à la télévision) au début de « I comme Icare« , également de Henri Verneuil, avec Yves Montand. Quelqu’un au fond de moi aurait voulu être journaliste, ou procureur, enquêteur, quelque chose comme cela. C’est enfoui.

Tout un tas de choses que, chaque mois de décembre, l’approche de la décision de Time ravive.

Mais il me semble que cette tradition se flétrit, pourrit, vieillit mal. Comme l’ensemble de la presse traditionnelle. L’an dernier, la couverture la plus marquante de la fin de l’année 2012 n’était pas celle de Time, c’était celle de son rival historique, Newsweek : « #LastPrintIssue« . Un hashtag avant de fermer boutique — ou presque. Signe des temps. Je ne sais pas si Newsweek.com va prospérer. Je sais cependant qu’il n’y a plus de couverture de Newsweek, placardée dans les marchands de journaux et ailleurs, donnant un visage à la semaine, à l’année, à l’époque. Sommes-nous ainsi entrés dans une époque sans visage ?

Autre signe des temps : je suis allé tout à l’heure regarder les personnalités proposées au vote du public sur le site Web proposé par Time cette année.

Pour moi le choix le plus évident pour 2013 est, paradoxalement, un citoyen américain : Edward Snowden.

Mais je n’ai pas pu « voter » pour Edward Snowden, car « voter » sur ce site requiert de fournir son identification Facebook ou Twitter. Si, si, je vous assure ! Donner son identifiant Facebook pour voter pour Edward Snowden : brillant paradoxe. J’ai passé mon chemin.

L’homme de l’année, ça vieillit.

D’ailleurs, depuis 1999, on ne dit plus « Man of the Year, on doit dire « Person of the Year ». Politiquement-correct. Ridicule. Ironiquement, depuis 1999, à part les très génériques « Whistleblowers » en 2002 et Melinda Gates (la femme de son mari) intégrée aux « Good Samaritans » en 2005, aucune femme n’a été « Person of the Year ».

Depuis 2000, chaque année d’élection présidentielle américaine, c’est le président élu qui est « Person of the Year ». Ca rend le truc inintéressant une année sur quatre.

De plus en plus souvent, Time se contente de nommer un concept, un groupe, une entité générique. En 2011, « The Protester ». En 2003, « The American Soldier ». En 2005, « The Good Samaritans ». En 2006, on a peut-être touché le fond : « You ». Certes, il y avait eu des concepts et des génériques dans le passé, mais ça devient de plus en plus fréquent.

Et puis, Time semble devenir plus américain et moins universels. Depuis 1994, à part quelques génériques, à part Bono en tant que « Good Samaritan » en 2005 (mais qui sait encore que bien qu’anglophone il n’est pas américain ?), et à part Vladimir Poutine en 2006, que des bons et braves citoyens américains.

Et puis surtout, pas d’ennemis de la gentille Amérique. Surtout pas. Jadis il y eut Andropov en 1983, Khomeini en 1979, Khrouchtchev en 1957, et même Hitler en 1938 (et Staline en 1939 et 1942, mais c’est plus compliqué).

Pas d’ennemis. Pas de méchants. Tout au plus des « lanceurs d’alerte » (en 2002) ou des « protestataires » (en 2011), ça ne fait pas bien mal à grand’monde. Poutine en 2007 leur semblait pas encore bien méchant (ils referont plus, c’est promis).

Il parait qu’en 2010, Hillary Clinton elle-même (alors Secrétaire d’Etat) avait fait pression pour que la Person of the Year ne soit pas Julian Assange. A la place, ils ont pris Mark Zuckerberg. « Petit con of the year » avait commenté un de mes meilleurs amis. C’était bien vu. Mon pote a toujours été visionnaire. Et pourtant, à l’époque, on se rendait à peine compte de l’ampleur de la monstruosité en cours de déploiement. J’y voyais juste un gadget. Je suis un naïf.

En 2008, aucun des voyous protagonistes de l’épouvantable cataclysme financier, même pas Dick Fuld ou Lloyd Blankfein, rien du tout. Juste Obama — affiche légendaire, soit dit en passant, « Hope », il ne faut pas avoir honte, moi aussi j’ai voulu y croire. Je suis un naïf.

Et puis surtout, il y a eu 2001.

En décembre 2001, il semblait évident que l’homme qui, « for better or for worse, … has done the most to influence the events of the year », était Oussama Ben Laden. For better or for worse. Et ils ont sorti Rudi Giulani, l’ancien maire de New York, dérisoire icone réactionnaire devenue icone patriotique. Navrant. Compréhensible, mais navrant. Compréhensible sur le moment, encore plus navrant avec le recul.

Quand est-ce que les Etats-Unis d’Amérique ont atteint le sommet de leur puissance, le zénith de leur rayonnement — de leur trajectoire historique ? Emmanuel Todd dans « Après l’Empire », de mémoire, postulait 1965. Henri Kissinger, parait-il, parle du milieu des années 1970s — pure coïncidence que ce soit aussi le sommet de sa carrière personnelle. On peut aussi argumenter 1990 (« The End of History« ), 1999 (« which is why the Matrix was redesigned to this, the peak of your civilization« ), ou encore le 1er mai 2003 (Mission Accomplished!). J’y reviendrai sûrement.

Est-ce que les Etats-Unis sont sur un pente de déclin, au moins relatif ? Comment évolue leur rayonnement, leur rapport au monde, à l’universel ? Difficile de répondre à ses questions. Mais peut-être que le déclin de cette étrange institution qu’est la nomination par une petite partie de son élite intellectuelle — la rédaction de Time Magazine et alentours — en donne un indice.

Ceci étant dit, ils feront peut-être un effort cette année. Typiquement, ils pourraient choisir l’homme le plus dangereux d’Europe. D’un seul coup, ils atteindront leur quota de femme, leur quota de non-américain, et leur quota de personnalité nuisible, le tout pour une décennie au moins. Et ensuite retour à la guimauve.

The Matrix is the world that has been pulled over your eyes to blind you from the truth.

Bonne nuit.

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